Alban Coutoux, programmateur du festival La Route du Rock

Le principe de l'interview : on tire des papiers avec des jeux de mots sur Route ou Rock, et on discute. De programmation musicale, d'éthique, de goûts... de tout ce qui fait un beau festival.

L'inforoute du rock

Alban Coutoux : Depuis 25 ans, le public fait confiance au festival. Et notre programmation est dictée par nos coups de coeur, qu'on a envie de partager. C'est essentiel pour nous d'être excités par la découverte, et on parie sur la curiosité.

Fat White Family, Savages, Fidlar, entre autres, est-ce une bonne cuvée cette année ? Oui, évidemment. Avec ces trois là, on ne prend trop de risques, on attend impatiemment leur enchaînement le dimanche, il va falloir être en forme pour le grand final. Avec Savages, on entretient une belle histoire, c'est la troisième fois qu'on les accueille et à chaque fois on est surpris. La première fois, on ne connaissait que deux chansons. La deuxième, elles étaient venues présenter un album pas encore sorti, et on s'était pris une énorme claque.

Qu'est-ce que ça va être cette année ? On ne sait pas, et tant mieux. De toute façon, on est habitué à mettre en avant des découvertes, comme Minor Victories, un super groupe avec la chanteuse de Slowdive, les guitaristes de Mogwai et Editors... on a hâte de les voir.

La déroute du rock

Alban Coutoux : Le mot "rock" est-il devenu désuet ? Dans le nom du festival, le Rock est surtout esthétique. Ce style a plus de 60 ans, mais est constamment régénéré, avec beaucoup de sous-genres qui, même en recyclant le passé, reste actuels, comme le Garage-Rock redevenu à la mode. C'est peut-être un peu cliché de le dire, mais le Rock est plus un état d'esprit qu'une formule établie. Il ne suffit pas de singer les Beatles, les Stones ou le Velvet, il faut juste utiliser cette grammaire pour inventer son propre vocabulaire, et il y aura toujours quelques musiciens de 18 / 20 ans plein d'énergie pour réussir à le faire. Que les choses bougent, se mélangent, se confrontent.

Bon, c'est vrai que les figures totémiques du Rock deviennent vieilles, et il arrive au Rock ce qui est arrivé au Jazz dès que des icônes disparaissent, mais il y a un formidable renouvellement. C'est fou d'être encore étonné par des groupes en formation classique guitare-basse-batterie-chant. Mais c'est comme ça pour toute forme d'Art, on peut encore être un peintre singulier en n'utilisant que les trois couleurs primaires. Les jeunes groupes ne se sentent pas pour autant accablés par l'histoire du Rock, ils sont plus instinctifs.

L'abbey route (à lire à voix haute... désolé pour le jeu de mot honteux)

Alban Coutoux : Il y a un lien évident entre le Bretagne et l'Angleterre, depuis longtemps reflété par la scène rock, et j'ai l'impression que le festival entretient encore cette correspondance.

Au début, oui, c'était très anglais, surtout pendant l'explosion du mouvement brit-pop, on avait fait Blur, Shed 7, Supergrass... mais on a aussi eu envie de s'en détacher. Même si la connection avec les groupes et le public anglais reste très forte, la nationalité des artistes n'a jamais été un critère de programmation. On est un festival de rock indé, qui est représenté majoritairement par les anglo-saxons, mais on ne sent plus de complexes de la part des français depuis le succès de la french-touch, ni des autres. Et puis l'époque a changé, on n'a plus besoin d'aller chez les disquaires comme Rough Trade ou Sister Ray à Londres pour trouver des disques rares, tout vient à nous plus facilement.

La route du rhum

Alban Coutoux : Oui, OK, c'est vrai qu'on subit encore ce (mauvais) jeu de mot. Personne, dans l'équipe, n'aime le nom du festival, à cause de la blague, du mot "rock" et puis phonétiquement aussi... mais je crois que personne n'y pense plus maintenant. A part ça, j'aime bien le rhum.

Est-ce que l'abus de Rock nuit à la santé ? On l'espère tous, finalement. Il y en a qui disent que le rock a sauvé leur vie... pour le meilleur ou pour le pire. Cela a permis à toute une jeunesse de s'émanciper du carcan familial. Le Rock est censé être dangereux, il peut encore l'être mais il a perdu de son innocence. En tous cas, nous aimons programmer des groupes sulfureux qui foutent des coups de pied au cul, comme Fat White Family avec lesquels tu ne sais jamais ce qu'il va se passer.

Cela change des récitals plan plan avec des "merci" entre chaque chanson, un rappel et c'est terminé. Moi, je suis très content quand il n'y a pas de rappel, avec un dernier morceau en guise de beau final, sans besoin de rallumer après, comme Jesus & Mary Chain qui, à leurs débuts, jouaient parfois 15 minutes en tournant le dos au public et basta. Je préfère avoir 15 minutes intenses qu'une heure et demi à bailler au fond de la salle.

La route des vins

Alban Coutoux : Effectivement, il y a de plus en plus de correspondances entre les artistes rock et les vignerons. Le festival White Nat / White Heat à Nantes, le festival Yeah à Lourmarin, par exemple. On défend cette notion de terroir et d'artisanat, et on y viendra sûrement un jour. Sur le site, il y a des stands qui proposent des repas de qualité, on ne peut plus se contenter de sandwichs rassis et de kébabs réchauffés. Un festival, ce n'est pas juste un podium avec une buvette au fond, c'est une expérience sur plusieurs jours, avec une population qui vit quasiment en autarcie, donc c'est important pour nous d'être cohérent sur tous les points. Cela passe par la culture mais aussi nos habitudes alimentaires.

Le doute du rock

Alban Coutoux : Comment on fait quand on se plante ? Hé bien on apprend ! Le manque de fréquentation n'est pas dû qu'à la météo. C'est bien de ne pas toujours être sûr de soi, et de savoir que rien n'est acquis. On évite la routine. On travaille toujours pour améliorer les choses et trouver une bonne alchimie pour réussir une édition.

L'évolution de notre festival se fait naturellement, selon nos goûts, il n'y a pas de calcul cynique en se disant : "tiens, on va mettre un gros chapiteau techno" pour faire venir les teufeurs. S'il y a de la techno, elle est incluse dans la programmation générale, sur des critères de cohérence et d'articulation entre les passages. Mais tout n'est pas toujours possible, selon les plannings des groupes, leur arrivée, les conditions de jeu de jour ou de nuit... car on ne peut pas faire jouer tout le monde à 22h30.

En 2001, on avait eu un souci entre Franck Black, Goldfrapp et Muse, l'ordre avait été changé plusieurs fois dans la soirée. Forcément, ils ne pouvaient pas se parler directement, donc on faisait les messagers, ça traînait un peu... Finalement, ils ont tous joué, et tout le monde était content.

La route du froc

Alban Coutoux : Comment faut-il s'habiller pour venir à la Route du Rock ? Il faut prévoir différentes options : t-shirt, short et lunettes de soleil l'après-midi sur la plage, et puis à la nuit tombée, dans le Fort, avec la température qui chute, un bon pull breton, un jean et des baskets. Tout passe dans un sac. Par rapport au contexte actuel, on sera un peu plus vigilant sur le contrôle des sacs, mais on est dans une enceinte close, on travaille avec tous les services d'état, les pompiers et la gendarmerie et pour l'instant, il n'y a pas eu de consignes particulières par rapport à ce qui est déjà mis en place. Les normes de sécurité sont respectées.

La route des indés

Alban Coutoux : Tiens, c'est marrant, Libé avait utilisé ce jeu de mots en titre d'un article sur le festival il y a deux ans.

Depuis Bernard Lenoir, le rock indépendant est-il toujours la marque de fabrique du festival ? Oui, évidemment. Au début, le rock indépendant était représenté par les petits labels qui faisaient le travail de défrichage que les majors ne faisaient dans les années 80. Ensuite, c'est devenu une esthétique pour se démarquer du mainstream, même pour des artistes intégrés à des majors.

C'est amusant, d'ailleurs, car JB (patron de Born Bad Records, chez qui est Usé, programmé cette année) disait dans une interview que "nous sommes tous les Pascal Nègre de nos artistes". C'est assez juste, finalement. Tu sais, pour certaines personnes, on ne fait que des têtes d'affiche à la Route du Rock, et pour d'autres, on ne programme que des inconnus. Nous sommes indé dans notre façon de fonctionner, sans concession ni pression médiatique ou financière. On reste libre de nos choix de programmation, d'organisation, de développement.

Quel est le groupe que tu attends le plus cette année ?

Alban Coutoux : Exploded View, le groupe d'Anika, chanteuse allemande qu'on avait reçu en 2011, accompagnée de deux musiciens mexicains. C'est assez sombre et énergique. Je n'ai pas encore vu le groupe, c'est un pari. Et puis Kevin Morby, ça fait longtemps qu'on lui court après. L'album est sorti en avril, et on a pris une grosse claque.