Réalisé par Hirokazu Kore-eda. Japon Drame. 1h40 (Sortie à venir). Avec Hiroshi Abe, Yoko Maki, Yoshizawa Taiy, Kirin Kiki, Sosuke Ikematsu, Isao Hashizume, Satomi Kobayashi et Rirî Furankî.
En présence d'un père
Le cinéphile n’est guère patient de nature (sauf quand il s’agit de faire la queue devant un cinéma), aussi la perspective de devoir attendre des mois pour voir les films présentés à Cannes est-il pour lui un supplice particulièrement raffiné.
Heureusement, quelques cinémas charitables proposent en avant-première les films de la sélection Un Certain regard. Et en ces temps pluvieux, la perspective d’un Après la tempête, tel que l’imagine Hirokazu Kore-Eda, n’avait rien pour nous déplaire.
Comme toujours chez Kore-eda, la famille, et en particulier les liens entre père et fils, sont au centre d’un récit doucement mélancolique et d’une profonde tendresse. Dans Tel père tel fils, un homme apprenait ce que signifiait être père ; Après la tempête nous met face à un autre père défaillant, non plus par incapacité à exprimer son amour mais par sa difficulté à exister dans la vie de son fils.
Le spectateur suit les hauts et les bas d’un écrivain raté, incarné par Hiroshi Abe, déjà vu dans "Still walking" et "I wish", du même réalisateur. Autrefois artiste prometteur, Ryota vivote en travaillant comme détective privé ; joueur impénitent, petit arnaqueur à ses heures, il passe ses journées à parier à l’hippodrome ou à espionner son ancienne femme, la mère de son fils.
Belle idée que celle de cet homme qui cherche, à toute force, à intégrer, même en secret, cette famille qui n’est plus la sienne et qu’il a détruit par négligence. Le temps d’une soirée de tempête, ces trois personnages sont réunis chez la mère de Ryota, jouée par la malicieuse Kirin Kiki, qui illuminait de sa chaleur humaine Les délices de Tokyo, de Naomi Kawase.
Chez Kore-eda, l’émotion naît du partage entre les êtres. Sans jamais tomber dans le mélodrame, le réalisateur dessine, film après film, des portraits de famille à la recherche de cohésion.
Qui attend des moments de crise, des disputes hystériques sera déçu. Car le lien familial, s’il peut être restauré - c’est là la grande question que pose le film - ne peut l’être que par la douceur et l’attention portée à l’autre. Comme dans les films de Ford, l’amour entre un père et son fils s’exprime davantage par des gestes que par des paroles.
L’une des plus belles scènes du film suit la journée que Ryota et son enfant passent ensemble, se réapprivoisant peu à peu : fierté blessée du père de ne pouvoir offrir à son fils ce qu’il désirerait lui donner, délicatesse d’un enfant trop vite grandi. Si le spectateur suit le personnage de Ryota, c’est pourtant le regard de l’enfant qui est central. En effet, ce regard peut être, tour à tour, ce qui condamne et ce qui pardonne.
Les femmes ne sont cependant pas en reste dans ce beau film de famille. Les trois personnages féminins principaux - respectivement femme, mère et sœur de Ryota - n’hésitent pas à affirmer leur volonté d’avancer coûte que coûte, alors que Ryota ne cesse d’hésiter dans ses choix et de s’apitoyer sur son passé, sur ce qu’il aurait pu être, sur ce qu’il a eu et perdu depuis…
Les femmes, elles, font de leur mieux pour ne pas se retourner. La mère jette les affaires du père récemment décédé, recréant ainsi un espace qui lui est propre ; la sœur brusque son frère pour le faire réagir ; l’ancienne femme de Ryota cherche à reconstruire sa vie et à donner un foyer à son fils. Face à elles, Ryota apparaît alors comme un enfant qui refuse de grandir, s’enfermant dans un passé idéalisé.
Car l’écrivain, père pourtant, est aussi celui qui ne parvient pas à se détacher de son propre père avec lequel il entretenait manifestement des rapports complexes. Sans doute l’apprentissage de la paternité, chez Kore-Eda, ne peut avoir lieu sans une forme de réconciliation, d’apaisement avec l’enfant que nous avons été, et que nous avons parfois le sentiment d’avoir trahi en grandissant.
Les aspirations mortes de Ryota pourrait en faire un personnage tragique, un looser magnifique. Mais c’est sans compter l’humour qui parcourt tout le film, nous invitant aussi à rire des déboires du héros. On recommande particulièrement les échanges savoureux entre le fils et sa mère aux méthodes de culpabilisation très personnelles.
La tempête n’est pas non plus ce moment de danger extrême où toutes les tensions qui existent entre les personnages sont aplanies face au danger, comme dans un film-catastrophe hollywoodien. Elle dessine plutôt les contours d’un espace englobant où les personnages peuvent enfin se retrouver. Le passé ne peut pas toujours être réparé, mais le futur n’a plus à être craint. Il y aura toujours un refuge, même pendant la tempête.
