Lors de la mise en ligne du premier épisode de cette rubrique, le rédac chef des Grenouilles avait d’abord compris "Fuck YOU le renoncement", pensant certainement que j’avais choisi d’écrire contre l’abandon. Il peut donc être important d’en clarifier le titre, et de marquer la distinction entre renoncement et résignation. La grille par laquelle je choisis de lire la musique cette année est bel et bien le renoncement en tant qu’initiative noble, intentionnelle et assumée ; alors que se résigner équivaudrait à abandonner, à subir. D’où "Fuck YEAH le renoncement", qui reprend la terminologie du site Tumblr.
Broadcast est l’exemple emblématique d’un groupe qui a su renoncer, jamais abandonner. Un regard sur leur parcours par ce prisme donne un éclairage éventuellement neuf de leur musique, et confirme qu’il s’agit de l’un des groupes les plus importants de l’histoire de la pop, idée que je défends depuis que j’ai eu la chance de les découvrir, il y a bientôt vingt ans ; l’histoire de Broadcast, c’est une série de renoncements.
A leurs débuts, Broadcast basaient leurs compositions sur l’interaction entre les lignes de basse de James Cargill et les échantillonages et recherches analogiques du claviériste Roj Stevens. Je les imagine volontiers, tâtonnant, découvrant leur son dans une cave capitonnée de Moseley, enclave gentrifiée de Brimigham où la chanteuse Trish Keenan avait emménagé à 21 ans, après avoir grandi dans le rude quoique cosmopolite quartier de Winson Green.
La tendance se confirme avec l’album Noise Made by People (2000). Roj est une pièce centrale de la plupart des chansons. La tournée incroyable qui suit révèle une ampleur sonore digne de leurs ancêtres United States of America.
Sauf qu’après cet album, Roj se barre former son propre projet.
Il faut donc renoncer à son apport, pourtant névralgique, et trouver une nouvelle signature sonique sans pour autant dénaturer l’identité du groupe.
Le résultat est l’album Ha Ha Sound (mon petit préféré), où la guitare bruitiste de Tim Felton est encore plus présente. La stratégie de renonciation est donc de s’appuyer sur son instrument, souvent plus proche d’une percussion noyée dans une réverbération à la Sun Ra. Sauf qu’à son tour, Felton s’en va (le projet qu’il monte alors s’appelle Seeland).
Pour schématiser, l’identité de Broadcast est effectivement fondée sur les renoncements chronologiques de ses pièces maîtresses :
4 membres dont Roj → 3 membres dont Tim → 2 membres (= le couple)
(Sachant qu’il n’y a jamais eu dans Broadcast de batteur bien durable, obsédés qu’étaient Trish et son mari par la batterie parfaite, produite et jouée exactement comme ils l’entendaient, et donc imaginaire.)
La voix de Trish, dénominateur commun de toute la carrière fragmentée de Broadcast, se retrouve donc sur Tender Buttons seule au centre, uniquement accompagnée par la basse de son conjoint James Cargill et les synthétiseurs qu’ils triturent ensemble. Cette voix, elle est double.
Lenoir ne s’était pas trompé en évoquant Morricone lors de leur légendaire Black Session : en effet, sur scène, Trish Keenan est un peu une Edda Dell’Orso anglaise, avec le physique d’Emily the Strange et la présence glaciale de Nico.
En studio, c’est le contraire. Trish recherchait depuis Work and Non Work (1997) la blancheur pleine et ronde qu’elle avait admiré chez les chanteuses yéyé,
mais aussi la douceur d’une Vashti Bunyan,
au point de faire certaines prises avec la tête enfermée dans une grande boîte, pour atteindre une forme de neutralité monstrueuse. Trish, sa frange, le micro, basta. Ce qu’on entend quand on écoute Trish Keenan chanter, c’est un renoncement au reste du monde.
L’ultime album de Broadcast (sans compter la BO posthume de l’étonnant film Berberian Sound Studio, et peut-être, allez savoir, un album à venir où James Cargill réutiliserait des pistes de voix de Trish jamais exploitées) est une collaboration avec un groupe expérimental, The Focus Group, qui évoque assez nettement les recherches musicales de White Noise dans les années 1960.
Ce disque difficile, tout juste écoutable en entier sans réprimer une sévère envie de se taper la tête contre les murs, est le dernier épisode d’une notion clé chez Trish Keenan : le lâcher prise.
"See if you're feeling like you're looking for a chance to let go. Let go.
And if you're feeling like you're looking for that change then let go. Let go, let go, let go."
Trish s’était rendue compte, à la relecture des paroles de Ha Ha Sound, de la récurrence des mots "let" et "go". Associés, ça donne le "let go", le lâcher prise. Autrement dit, le renoncement. Elle a alors compris que ce dont elle cherchait à se démarquer était sa fierté de classe (ouvrière), qui était autant une force qu’un poids, pour enfin passer à autre chose.