Petite musique noire
Jackie Brown, hôtesse de l'air sur une petite compagnie interieure, passe diverses choses, notamment de l'argent, pour le compte de Ordell Robbie, un traficant d'arme à la petite semaine. Elle est arrétée par la police qui la menace de prison si elle ne collabore pas à l'arrestation de Robbie. Elle est contrainte d'accepter mais avec une idée derrière la tête.
On pouvait penser, aprés le succés d'estime de "Reservoir dogs" puis le franc succés de "Pulp fiction", élevé au rang de film culte et palmé à Cannes, que Quentin Tarentino allait poursuivre dans la voie du grand guignol, ou derrière chaque bastos pointait un éclat de rire sanguinolant et que ce "Punch créole" d'Elmore Leonard allait etre servi trés frappé. Les tenants du bon gout d'affuter déja leur plume pour deverser leur bile.
Mais le bon gout en matière de cinéma c'est précisement de frapper trés fort là ou l'on n'est pas attendu. De déluge d'hémoglobine, point. Et pourtant. La griffe tarentinienne est là et bien là, appanage des grands. Aurait-on oublié un peu vite qu'avant d'être metteur en scène, Tarentino est un scénariste et un trés bon? Si il y a eu culte autour de "Pulp fiction", c'est qu'il y avait de quoi. Personnages pittoresques et fort riches, univers absurde, codes narratifs démentibulés et invitation du spectateur à jouer avec lui.
Bref cette petite musique qui tourne dans le tête et signale le grand compositeur. La métaphore est à dessein, car il fut inventé pour l'occasion une nouvelle forme de bande originale de film: Des airs d'autrefois, connus ou inconnus, qui s'emparent des images et s'imposent comme la seule musique possible, sans musique originale ecrite spécialement pour le film. Depuis, on copie, souvent à l'avenant.
La troisième partition qu'à choisi de jouer Tarentino c'est donc "Jackie Brown", originellement Burke dans le roman de Léonard. Passionné par les films issus de ce que l'on appela la "blaxploitation" dans les années 70, il apporte quelques légères modifications au décor de l'action, mais reste très fidèle à la trame du bouquin. De nouveau, il apporte l'ambiance et l'esthétisme black. C'est énorme.
Pam Grier, d'abord et je dirais même par dessus tout. Egérie de ce courant quasi-underground, un cinéma pour les noirs, par les noirs et avec des noirs, à mille lieues des oeuvres-alibi comme "Devine qui vient dîner?", Grier fut l'action-woman de cette époque. A 44 ans, elle retrouve donc une nouvelle jeunesse grâce à notre cinéphile fou et peut espérer un nouveau départ, à l'instar de Travolta.
Puis viennent les autres, plus connus comme De Niro en gunman bas du front, Samuel L.Jackson, vendeur d'arme par interet et maquereau à ses moments perdus, ou moins connu comme Robert Foster, acteur en perpétuel devenir, mort aux pluches pour la majorité d'entre nous, qui ici est amoureux transi, complice malin et opportuniste de Jackie.
Avec ce casting brillant, Tarentino s'affirme comme un des plus talentueux directeur d'acteur depuis Scorsese. Les détracteurs du maniérisme sont soufflés par tant d'épure, de recherche de l'essentiel. En faisant la part belle aux envolées "lyriques", comme le montage en parallèle de la deuxième partie du film, il n'oublie pas de donner du grain à moudre à ses acteurs en leur ménageant des face à face ou leur talent peuvent s'exprimer à plein. La petite musique retentit alors; nous sommes bien dans un grand film d'auteur, comme Ford ou Huston pouvaient être auteurs:
L'image, le sens, le plaisir, la dureté de ton. La musique noire cale l'action dans un rythme, une atmosphère unique et s'impose comme la seule possible. De Bill Withers aux obscurs Delphonics en passant par Bobby Womack, on écoute autant qu'on regarde. L'image n'a plus qu'a suivre le rythme à l'instar de Jackie qui fredonne les paroles de "Across the 110th street", comme pour oublier que Max n'est pas à ses cotés et qu'il n'y sera peut être jamais.
Quentin Tarentino est bien le chef de file d'un cinéma moderne, fort, inventif, malin et, n'en déplaise à certains indécrottables abscons, bougrement intelligent.
