Adepte inconditionnel de l'humour au second degré et de la création artistique, et de surcroît nouvellement retraité, Philippe Laperrouse cultive son jardin en taquinant les muses avec au programme dessin (humoristique), théâtre (comédie et sketches), et littérature, de la nouvelle au roman (à découvrir sur son site-web) dont le dernier en date "A deux mains" est présenté comme "un polar à déguster à l'ombre".
Tel le titre, cette invite à double sens, qui ne vise peut-être pas uniquement les adeptes du rôtissage balnéaire dès lors que sa parution intervient au printemps, est laissée à la sagacité et à l'appétence de chaque lecteur, d'autant que l'auteur livre un opus-caméléon qui s'avère placé sous l'égide du double effet "kiss cool".
De la pochade loufoque à la satire du monde contemporain en passant par l'introspection de deux hommes solitaires, le roman se situe aux cinfins des genres avant un dénouement en pirouette qui peut être considéré comme inquiétant. A chacun de choisir son registre.
En effet, sur toile de fond d'un classique roman policier d'enquête, celle du jeu du gendarme et du voleur, la traque prend la forme, sous forme du croisement, par chapitres alternés, du journal tenu par chacun des deux protagonistes, d'une mise en résonance de deux trajectoires qui prime les péripéties policières.
En l'espèce, le "gendarme", le commissaire Jean Machin est un quidam trentenaire sans qualité, banal, ordinaire et anonyme qui souhaite le rester pour des raisons obscures ("L'anonymat n'est pas une honte, c'est un refuge"), "ouvert à tout, formé à rien", dépourvu tant d'ambition personnelle que professionnelle que d'intérêt pour son métier purement alimentaire, dépourvu de passion si ce n'est celle des chats et dont l'activité préférée est de ne rien faire.
Celui qui se décrit comme "un policier apathique" va se muer en "commissaire franchement neurasthénique" alors que, au terme d'une affectation volontaire dans un département rural où, statistiquement, rien de grave ne pouvait se passer, il est confronté à une affaire de serial killer.
Un assassin peu ordinaire, puisque déroutant tant la police scientifique que le SRPJ, qui est un psychopathe mégalomaniaque, figure de l'Antéchrist, déterminé et conscient d'être "engagé dans une démarche mortifère, motivé par le désir de répandre la souffrance" qui se veut investi d'une mission d'extermination de la race humaine.
Celle-ci, basée sur sa "vision cosmique" se décline en deux axiomes : la présence de l'homme sur terre est une erreur tragique qui nuit au bon fonctionnement de l'univers et la vie humaine n'est non seulement ni un songe ni un long fleuve tranquille mais, depuis la douleur de la naissance, mais une longue souffrance et une escroquerie fondée sur la croyance en la survie de l'espèce et l'espérance de lendemains qui chantent pour sa descendance.
Ce qui donne lieu à une analyse ratiocinante aussi caustique que jubilatoire d'un homme, qui peut être qualifié de réactionnaire à défaut d'être progressiste, sur l'Histoire de l'Humanité et les dérives sociétales notamment de la seconde moitié du 20ème siècle, et tout y passe de l'Université "qui bon an mal an produit sa cohorte de frustrés et de potentiels chômeurs" au gigantesque salon de thé qu'est l'Europe en passant par les "hystériques de mai 68".
