Depuis six mois, le public parisien redécouvre Colette avec un spectacle très réussi, Dialogues de bêtes qui se joue au Théâtre des Bouffes Parisiens. A l'origine du projet et sur la scène, sous la direction d'Anne Kreis, Jean-Paul Muel et Jean-Jacques Moreau qui vivent, avec truculence et folie, quelques unes des aventures de Kiki le chat et de Toby le chien.
Nous avons rencontré les deux compères pour une interview à deux voix. Complémentaires, finalement, le chien et le chat s'entendent fort bien.
Quelle est la genèse de cette adaptation pour le théâtre de Dialogues de bêtes de Colette?
Jean Paul Muel : Catherine Lagarde, directrice de Nova Prod filiale pour l'audio de Radio Nova qui fait du CD audio et du son de pub, qui aime beaucoup Colette et a une maison de campagne proche de Saint Sauveur en Puisay voulait sortir absolument sortir un CD de "Dialogues de bêtes" pour le cinquantième anniversaire de la mort de Colette. Et comme elle travaille assez souvent avec Anne Kreis qui est actrice, traductrice et metteuse en scène, elle a demandé à cette dernière de s'occuper de l'éventualité de l'enregistrement de ce CD et de me passer à moi le texte pour lire le chien. Lorsque j'ai lu ces textes, je me suis dit premièrement je ne peux pas faire le chien mais je crois qu'un ami serait très bien pour le faire…
Jean-Jacques Moreau : … moi
Jean-Paul Muel : …moi j'ai envie de faire le chat et deuxièmement j'ai dit à Anne Kreis qu'il fallait adapter ces dialogues en faisant des coupures et surtout qu'il fallait en faire un spectacle de théâtre. Voilà l'origine du spectacle. Et Jean-Jacques était très enthousiaste…
Jean-Jacques Moreau : …et je le suis toujours !
Jean-Paul Muel :…nous avons demandé à Anne d'assurer la mise en scène
Jean-Jacques Moreau : Nous avons commencé par des lectures et nous sommes à chaque fois aperçu qu'elles suscitaient un intérêt. Et il en est de même ici. Bien sûr, on voudrait que la foule se rue au théâtre des Bouffes Parisiens.
Jean-Paul Muel : Cela étant, nous sommes ici depuis 6 mois et pour encore 3 semaines.
Pourquoi ne vouliez-vous pas interpréter le rôle du chat pour lequel vous aviez été pressenti ?
Jean-Paul Muel : Ce n'est pas que je ne voulais pas le faire. C'est qu'en le lisant je me sentais plus près du chat, que c'était plus près de ma personnalité. Je pensais que j'avais un côté un peu moins populaire que Jean-Jacques, enfin pas assez populaire pour faire le chien. Je pensais que, non pas que je sois aristocrate loin de là puisque je suis fils de commerçant, je pouvais jouer cette aristocratie du chat car cela fait partie de mon caractère d'être un peu suffisant…
Jean-Jacques Moreau : …oui, oui…comme le chat. Tandis que moi je me sens bien dans le chien….
Jean-Paul Muel : …Jean-Jacques est d'une bonté …
Jean-Jacques Moreau :..et j'accueille d'un derrière plat tout ce qu'on me dit. C'est ce que je dis dans la pièce : je ne veux pas faire de vague, donc tout va très bien.
Donc vous avez commencé par des lectures…
Jean-Paul Muel : …. Nous avons commencé par l'adaptation en se disant qu'il fallait ôter le maître et la maîtresse pour que ce soit, si jamais nous avions la chance de le jouer sur un plateau, que ce soit un spectacle pas trop cher et surtout l'idée que si nous, nous faisions les animaux à quoi devaient ressembler les humains. On n'allait pas mettre des gens sur des échasses ou nous, mettre des costumes de peaux de bêtes et marcher à quatre pattes toute la soirée.
Nous avons ensuite travaillé sur le texte dans le but de l'enregistrer. Et comme nous étions, Jean-Jacques et moi disponibles à Paris à ce moment-là nous avons beaucoup travaillé et je crois sans être prétentieux, ce qui fait la qualité de ce spectacle et sa virtuosité c'est que, l'air de rien, nous avons travaillé près de 5-6 mois sur ce spectacle. Bien entendu pas comme quand on répète une pièce en 2 mois. Le texte a été en chantier au moins 6 mois, avec des étapes successives, et bizarrement nous sommes arrivés à la forme définitive grâce à tous ces mois de travail alors que nous n'avions pas d'idée de décor.
Enfin, nous avions des idées de décors beaucoup plus compliqués que le décor actuel et le travail nous a permis d'épurer pour aller à l'essentiel : un texte et des acteurs ce qu'est le théâtre
Jean-Jacques Moreau : Ce qui nous permet de sculpter, un peu à la manière des sculpteurs de glace, parce qu'il n'y a rien, donc il y a tout. Tous les soirs nous faisons une sculpture éphémère qui change à chaque fois. C'est ce qui nous plait dans ce spectacle et pourquoi nous l'aimons beaucoup. Ce spectacle n'est pas enfermé dans un carcan. C'est çà le théâtre. C'est l'inconnu et on l'adore parce que nous faisons des animaux qui n'en sont pas puisqu'ils discutent.
Le public nous demande toujours comment nous avons fait pour incarner des animaux. Jean-Paul répond qu'il n'en a pas, moi j'ai un chat mais on ne copie pas. Nous n'avons pas besoin de nous demander pourquoi nous sommes un chat et un chien. Ce qui compte c'est d'être sur le plateau et d'avoir cette bizarrerie qui nous arrive pendant une heure. Et c'est très très excitant pour nous et pour le public aussi j'espère.
Jean-Paul Muel : Il y a un soir où dans le public il y avait un groupe de jeunes handicapés mentaux et ce fût une soirée extraordinaire. Ils ont été très attentifs et je crois qu'ils ont été hallucinés par ce qui se passait sur le plateau car nous étions aussi décalés qu'eux. Ils se donc retrouvés en face de gens qui leur ressemblaient. Ils se sont identifiés à nous en se disant : "On n'est pas si bizarre que ça ! ". C'était une soirée merveilleuse, totalement bouleversante !
Jean-Jacques Moreau : C'est vrai, c'était fantastique. Ils nous disaient : "Je vous trouve très bien ! En chien, vous êtes très bien ! "
Effectivement, vous êtes remarquables, plus tout à fait hommes mais pas tout à fait animaux .
Jean-Paul Muel : Au niveau du travail, nous n'avons absolument pas travaillé sur la gestuelle de l'animal. La seule question que nous nous sommes posé était comment trouver en nous l'animalité. Nous nous sommes rendus compte que la meilleure manière d'y parvenir était de retrouver l'enfance et le sens du jeu où il n'y a pas de code moral, il n'y a pas de loi, il n'y a que le plaisir de jouer, de s'amuser ce qui n'empêche pas la cruauté. Mais rien n'est jamais vicieux, il n'y a pas de perversion, c'est immédiat, ce sont des trucs d'enfance, d'instinct comme pour les animaux.
Et puis il a le génie sans nom de Colette qui fait que le chien et le chat ne sont pas écrits de façon identique. Il suffisait à la manière d'un sachet d'infusion de se mettre le texte dedans et d'attendre qu'il diffuse partout. Et un jour ça s'est prolongé dans les jambes, dans les pieds, les mains, sans jamais l'avoir répété.
Jean-Jacques Moreau : Cela me fait penser au roman "Le grand cahier "d'Agotha Kristof qui raconte l'histoire de deux jumeaux qui commettent des atrocités insensées mais pour eux c'est un jeu. Ce n'est pas atroce, c'est la vie qui est comme ça. Ce spectacle reste du jeu. Nous ne nous occupons pas de nos jeux traditionnels en nous disant il y a une situation. Plus nous sommes dans le jeu, mieux nous nous portons.
Jean-Paul Muel : J'ai l'impression, sans vouloir être prétentieux, que cette qualité d'enfance que nous avons essayé de retrouver est communicatif parce que les gens arrivent avec leur âge et souvent finissent à 12 ans d'âge mental dans la salle.
Jean-Jacques Moreau : C'est vrai ! Ils rajeunissent.
Jean-Paul Muel : Ça me réjouit, ils réagissent. Au début, ils écoutent cérémonieusement parce que c'est du Colette et puis ils rentrent petit à petit dans notre folie. Ensuite ils sont complètement lâchés et s'amusent comme des gamins. On les plonge dans l'état d'enfant.
Jean-Jacques Moreau : Et ils sont contents !
Et vous aussi !
Jean-Jacques Moreau : Oui !
Le spectacle s'achève ici fin avril. Avez-vous déjà des projets de reprise?
Jean-Paul Muel : Nous allons le jouer dans des festivals cet été à Ramatuelle et dans le Gers. Nous allons également faire une tournée à l'automne. Après…
Jean-Jacques Moreau : …on verra. De toute façon, nous sommes très disponibles. Nous avons l'âge pour ça… nous sommes retombés en enfance !
Jean-Paul Muel : De toutes façons, il s'agit d'un spectacle que nous pouvons reprendre quand nous voulons…
Jean-Jacques Moreau : ….et puis nous nous aimons bien.
Jean-Paul Muel : Je sais que les Bouffes Parisiens ont très envie de le programmer de nouveau, par exemple uniquement en fin de semaine, car les matinées marchent très bien et puis il s'agit d'un spectacle familial pour lequel 3 générations peuvent venir ensemble.
Votre public est-il composé d'une majorité d'enfants ?
Jean-Paul Muel : Surtout en matinée. Et puis nous avons des écoles avec des enfants d'une dizaine d'années.
Jean-Jacques Moreau : C'est étonnant car ils suivent très bien.
Jean-Paul Muel : C'est étonnant parce que la langue est compliquée. Et cette pièce fait le même effet que le film "L'esquive". Quand on voit les premières minutes du film, on se dit qu'on ne va rien comprendre et puis on n'y pense plus et on comprend tout. Avec les enfants dans la salle, on sent au début un petit flottement par rapport à la langue qu'ils écoutent comme une langue étrangère et au bout de dix minutes il n'y a plus un bruit. Et ils sont étonnés de tout comprendre tout en ne comprenant pas la moitié des mots. C'est une approche du langage absolument formidable !
Avez-vous d'autres projets?
Jean-Jacques Moreau : Nous sommes un peu en stand-by.
Jean-Paul Muel : J'ai un tout petit projet qui est une mise en espace dans une manifestation à la mairie du 6 ème arrondissement où on avait créé "Dialogues de bêtes" l'an dernier. Je vais la faire pour la Foire Saint Germain en juin. Il s'agit d'une pièce d'un jeune auteur Stéphane Guérin avec Claire Nadeau et Micheline Presle que nous jouerons ensuite au festival de Limoux, qui est organisé par Jean-Marie Besset, consacré aux écritures contemporaines par des mises en espaces et des présentations de textes.
Jean-Jacques Moreau : Moi, rien du tout et c'est très bien.
Jean-Paul Muel : Il faut arrêter de croire que les acteurs ont des projets. Il y a quelques années, nous avions des projets un an à l'avance. Mais ce métier va tellement mal que nous, quand nous avons un bijou comme "Dialogues de bêtes", nous n'avons qu'une seule envie….
Jean-Jacques Moreau : … on le tient…
Jean-Paul Muel :…c'est le garder. Car pour une fois que nous ne sommes pas engagés par des gens que nous n'aimons pas, que nous ne respectons pas. Nous jouons un texte avec lequel nous sommes en totale adéquation et en plus nous avons un partenaire, et je parle d'une manière réciproque…
Jean-Jacques Moreau : …on s'adore…
Jean-Paul Muel :…avec lequel il n'est pas question d'ego, ni de jalousie. Pour l'instant, notre histoire c'est ça. Ce qui n'empêche pas Jean-Jacques de faire de la synchro mais pas de gros projets.
Jean-Jacques Moreau : Exactement.
Jean-Paul Muel : On est là dessus tant qu'on sera là dessus ! Si on nous dit que ça va durer 4 ans…
Jean-Jacques Moreau :…on le fait ! C'est formidable ! Nous jouons mercredi, jeudi, vendredi 19 heures et samedi 15 heures et puis après il nous reste dimanche, lundi et mardi !
Jean-Paul Muel : On ferait 7 jours on serait heureux aussi !
Vous avez abordé la situation du théâtre. Comme vous avez un peu de métier derrière vous….
Jean-Jacques Moreau : …oui, 35 ans de métier
Jean-Paul Muel : …oui nous avons joué chacun entre 50 et 60 pièces….
Jean-Jacques Moreau : …mais ce n'est pas parce que vous faites 50 pièces que vous êtes connus…
Jean-Paul Muel : …c'est même le contraire, ce peut être un handicap…
Jean-Jacques Moreau : …oui, tout à fait.
Jean-Paul Muel : Car on vous dit : "Oh, on vous a trop vu ! " (rires)
…quel regard jetez-vous sur la situation du théâtre d'aujourd'hui?
Jean-Jacques Moreau : Je ne voudrais pas être jeune comédien aujourd'hui, dans la comparaison avec les sitcoms. J'ai connu un trop beau métier où les comédiens ne pensaient pas deux secondes au cinéma. Je voyais Rochefort, Marielle, on ne pensait qu'au théâtre. Quant à vouloir être une vedette…bien sûr il y a toujours eu des vedettes aux dents qui rayent le parquet mais ils étaient peu nombreux.
Jean-Paul Muel : Oui, mais les temps ont changé et nous sommes dans une époque d'images. Il y a 40 ans quand on voulait faire ce métier c'est qu'on ne rêvait qu'au théâtre. Aujourd'hui, quand on veut faire ce métier, on veut faire du cinéma et gagner de l'argent…
Jean-Jacques Moreau :…et faire star.
Jean-Paul Muel : Nous, nous voulions faire du théâtre toute notre vie.
Jean-Jacques Moreau : Pour nous le cinéma c'était Alain Delon et John Wayne, mais pas nous.
Jean-Paul Muel : Et en même temps, j'ai eu la chance de débuter avec Jérôme Savary et le Grand Magic Circus qui en plus d'être un spectacle de théâtre était un phénomène de société qui a changé les mentalités des gens, qui a participé de mai 68. Avoir vécu cela est inespéré. Mais en même temps, c'était une époque où l'on voyait le Brenon Puppet, le Living Theater et où l'avant-garde était populaire et remplissait les salles de 500 personnes. C'était la folie. Aujourd'hui , l'avant-garde est confidentielle et de toute façon l'audace n'est plus de mise. C'est cela qu'il faut regretter.
Jean-Jacques Moreau : Quand nous avons commencé le Voltaire's folies "Le pamphlet contre la bêtise de Voltaire", nous étions dans le premier café théâtre qui était, non pas le Café de la Gare, mais l'Absidiole, nous faisions le boulevard Saint Germain de Maubert Mutualité au théâtre et nous ramenions du monde. Le 20 juin, nous distribuions des tracts et nous étions complet au bout de 3 jours et nous, nous avons joué complet pendant 2 ans. Et le spectacle s'est joué pendant 15 ans !
Vous vous connaissez donc depuis longtemps !
Jean-Paul Muel : Nous avons débuté ensemble et comme moi je viens de passer comédien retraité, je pensais que c'était formidable pour fêter ma retraite de re-travailler avec celui avec qui j'avais débuté il y a 35 ans ! La boucle est bouclée et maintenant nous recommençons une nouvelle carrière et une nouvelle jeunesse !
Jean-Jacques Moreau : C'était fantastique d'être dans un spectacle qui nous plaisait !
Allez-vous au théâtre?
Jean-Paul Muel : J'y vais beaucoup parce que j'adore voir les autres jouer, j'aime ça . J'aime profondément le théâtre et tous les théâtres. J'aime m'amuser, j'aime réfléchir, j'aime en prendre plein la gueule.
Jean-Jacques Moreau : Moi aussi et j'adore l'humain sur le plateau.
Jean-Paul Muel : Je vais au cinéma aussi. Cette après midi je suis allé voir un gros caca américain avec Will Smith dont je ne me souviendrais plus dans 3 jours mais je suis ravi car j'ai bien rigolé. Ce qui ne m'a pas empêché d'aller voir avant-hier "Le cauchemar de Darwin". Je suis très éclectique.
Jean-Jacques Moreau : J'ai vu "Littoral" de Wajdi Mouawad au Théâtre d'Ivry qui est un spectacle formidable qui n'a pas eu le retentissement mérité.
Jean-Paul Muel : Le dernier spectacle que j'ai adoré c'est "The Unknown" de Tod Browning au Théâtre des Amandiers.
Jean-Jacques Moreau : On sort, vous voyez. Nous allons à la colline mais ceux de la colline viennent très peu.
Jean-Paul Muel : Nous en avons eu quelques uns car qu'il s'agit quand même d'un texte littéraire, même si l'avant-garde a méprisé Colette pendant des années, et ils la découvrent en disant : "Ah ! Mais c'est sublime Colette !. Pourquoi on n'a jamais vu ça avant?" On n'a jamais vu parce qu'on sort du Conservatoire et que Guitry et Colette, c'était de la merde ! Et notre spectacle plaît autant aux gens du public que du privé. C'est un grand bonheur. Parce qu'il n'y a pas du privé et du subventionné. Il y a les bons spectacles…
Jean-Jacques Moreau :…et les mauvais et c'est tout.
Jean-Paul Muel me salue d'une poignée de mains et Jean-Jacques Moreau me fait la bise. "Normal" me dit-il "je suis un chien qui lèche tout le monde !"