La mosaïque était un art grec, des petits bouts de verroterie colorée, savamment agencés pour former un motif tout en parallèles et symétrie concentrique, façon centrale ou axiale, se prêtant au jeu de l’hypnose ou du déchiffrage singulier. Malheur à celui qui ose affirmer que cet art patient est bel et bien décédé. Que nenni. Il s’applique de nos jours à la mode, aux plans de villes et à la musique.

Surtout à la musique dans notre cas. Et plus précisément au collectif parisien Chlorine Free et à son nouvel album Le Fish. Ils partirent à sept et finirent à beaucoup plus, car leur musique ne se lasse pas de mélanges et d’apport en featuring : Raashan Ahmad, Soweto Kinch, Nya, Voice Monnet, Yann Cléry et Booster se sont tapé l’incruste sur des morceaux.

D’abord, un visuel de pochette coloré, fait de polygones assemblés, une mosaïque pour un poisson sur fond jaune. Accrocheur. Premières notes électro. Boule à facette et coupe afro. Funk is back !

Essentiellement musical, peu de paroles à proprement parler, le texte est le son, le reste n’est que danse et paillettes. Quelques échanges verbaux alimentent les partitions, comme une ligne supplémentaire. La ligne pour la main droite, la ligne pour la main gauche. Et la ligne pour les paroles.

Mais, j’y songe tout à coup. La musique électronique comporte-t-elle vraiment des partitions ? En lieu et place de do-mineur-sol-majeur-et-mon-majeur-sur-le-si-bémol-de-la-camisole, il y aurait alors : petit-turlute-au-sifflement-du-boa-de-la-dernière-fois, suivi de l’imitation-du-crépitouille-de-l’huile-sur-la-tuile, juste après le frémissement-des-brisures-d’herbe-froissée-tombante-d’une-timbale-pas-banale.

Je ne comprends pas, au fur et à mesure que l’album déroule ses accords dans mes tympans, mes sens s’indépendantisent. Ils me font subitement défaut. Chlorine Free comporte ainsi un sens caché. Loin de la musique d’ambiance à laquelle on pourrait initialement penser, le groove de Le Fish s’éloigne vite fait bien fait des ascenseurs pour nous faire voyager au-delà de l’au-delà. C'est-à-dire là où tout est possible (sans substance).

Et pourtant, les ingrédients sont bluffant de simplicité : Virgile Lorach à la basse endiablée (celle qui fait chtouing au fond, pour le swing), Michael Escande à la batterie (celle qui fait ting touk touk ting, regardez vos pieds qui bougent tous seuls), Doc Jones au Scratch (ce truc qui fait prouichchte, qui fait changer de direction), David Monnet aux clavinet et MiniMoog (les paillettes qui bruissent comme les feuilles au vent, ce qui fait voler vos cheveux), Romain Cler-Renaud aux Rhodes (Rhodes ? Le géant de Rhodes ? Le voilà donc le secret mystérieux du mystère enfin éclairci !). Il reste pourtant Benoit Giffard au trombone (c’est le pom pom pom qui donne l’air si cool) et Yann Cléry à la flûte et au chant (les échanges wouaneaguainebisstouflailleyeah !, ou la ligne suivante de la partoche).

Conclusion : 15 titres sans caféine, pour rêver et s’évader. Sept artistes talentueux et branchés, jonglant aisément entre électro, swing, jazz et funky attitude. Hypnotique et renversant.