Comédie dramatique de Anton Tchekhov, mise en scène de Lev Dodine, avec Natalia Akimova, Alexander Bikovski, Elizaveta Boiarskaya (Ekaterina Tarasova en alternance), Elena Kalinina, Ekaterina Kleopina, Anatoli Kolibianov, Sergeï Koritchev, Sergeï Kozirev, Stanislav Nikolski, Polina Prokhodko, Piotr Semak, Elena Solomonova, Igor Tchernevich, Irina Titchinina, Sergeï Vlassov et Alexander Zavialov.
Ecrit par un dramaturge russe, monté par un metteur en scène russe et interprété par des comédiens russes, ce monument théâtral qu'est "Les Trois soeurs" de Anton Tchekhov présenté par Lev Dodine et la troupe du Maly Drama Theatre de Saint-Pétersbourg s'avère une réussite absolue.
Cet opus tchekhovien traduit la quintessence des illusions perdues et des vies ratées engluées dans la fatalité du destin, le vulgaire du quotidien, la force d'inertie rassurante des habitudes et la médiocrité de l'âme ordinaire dans un microcosme représentatif d'une intelligentsia locale ordonnée autour de la fratrie des Prozorov enterrée dans la petite ville de garnison "paternelle" au fond d'une province frustre.
Après la mort du père général dont une fête clôt la période de deuil, les trois soeurs entonnent l'antienne devenue emblématique "A Moscou !", la ville de leur enfance heureuse et de tous les possibles érigée en terre promise. Mais, inexorablement, tous les rêves et les espoirs vont inexorablement se briser les uns après les autres.
Sans décontextualisation, soucieuse de fidélité à l'auteur et débarrassée de toute infatuation du metteur en scène de se croire créateur et calife à la place du calife, la proposition de Lev Dodine, du "pur jus pur sucre" sans additifs anachroniques ni colorants "jeunistes", magnifie le alodésenchantement et la modernité de l'opus tchekhovien. La modernité n'est pas la mode et le théâtre de Tchekhov est résolument et indéfectiblement moderne.
Les mérites de Lev Dodine, qui concourent à un véritable approfondissement de la partition voire à sa redécouverte, sont pluriels et tiennent notamment, d'une part, au recadrage de la vulgate de l'âme russe, substituant l'inquiétude existentielle consubstantielle à la nature humaine, qui ne s'exprime pas sous forme d'un vague à l'âme éthéré mais de manière organique et également avec des inserts de silence intérieur, au pittoresque d'un spleen décliné "à la slave".
D'autre part, il révèle une histoire de femmes, alimentée par plusieurs intrigues équivalentes constituant un cycle romanesque, qui portent des conceptions différentes de l'épanouissement personnel, et de sororité car, à l'instar des fameux mousquetaires, les trois soeurs sont quatre, et Lev Dodine ne les positionne pas en opposition avec leur belle-soeur qui, hors son caractère moins empathique, est également flouée par le destin se retrouvant pécore de province alors qu'elle rêvait de promotion sociale en épousant un fils de bonne famille présenté comme un futur professeur émérite qui ferait carrière à Moscou.
Par ailleurs, sans affadir la noirceur de la pièce et sa cruauté, puisque dès la première scène, celle de la fête, il est patent que ce sera le dernier moment heureux, il met en exergue les micro-scènes tragi-comiques qui en désamorcent le caractère absolu.
Enfin, il insiste judicieusement sur le fait que, en l'espèce, l'irrésolution et la désillusion consommée des principaux protagonistes ne conduit pas au désenchantement car elle n'altère pas leur croyance en un avenir meilleur et un bonheur universel pour l'homme même s'ils en sont exclus.
Comme toujours la tchekhovienne maison polysémique est au coeur de la pièce et le choix du scénographe Alexander Borovski s'est porté sur une façade à claire-voie percée de fenêtres et porte dépourvues d'huisserie évoquant celle d'une maison de poupée, précédée d'une grande terrasse.
En bois, de la couleur gris-vert des caillebottis, unité de couleur également pour les costumes, symbolisant un présent terne et inconsistant à peine appuyé par les lumières rasantes de Damir Ismagilov, elle avance progressivement comme métaphore du temps sclérosant qui rétrécit toutes les vélléités et ce, en symbiose avec une organisation singulière des répliques dans l'espace et le jeu frontal des officiants qui se déroule principalement sur le seuil, dans un entre-deux entre le dedans vide de la maison et le mirage de l'ailleurs.
Pour la direction d'acteur, Lev Dodine officie avec la virtuosité d'un chef d'orchestre qui maîtrise toutes les nuances de la partition et guide chaque comédien vers l'excellence pour qu'il soit comme un musicien usant de toutes les potentialités de son précieux instrument tout en assurant une remarquable unité de jeu.
Mention spéciale au quartet féminin composé de Irina Titchinina (Olga), Elena Kalinina (Macha), Elizaveta Boiyarskaya (Irina) et Ekaterina Kleopina (Natacha), cordes tendues jusqu'au bord de la rupture, qui transcendent des personnages qui sont davantage ce qu'ils ressentent que ce qu'ils vivent.
L'interprétation de la troupe du Maly Drama Theatre composée de comédiens rompus tant au théâtre qu'au cinéma qui ne versent jamais dans le numéro d'acteur est magistrale, évitant le monolithisme pour composer la complexité de personnages qui s'expriment parfois de manière très ténue, entre ombre et lumière, par un simple frémissement et dont l'éloquence sensible parvient même à faire comprendre le texte sans le recours au surtitrage.
Du grand art.
