Spectacle performatif conçu et interprété par Marjolijn van Heemstra dans une mise en scène de Sanne van Rijn.
Le monde ne nous a jamais semblé autant à notre portée. Les voyages sur les cinq continents sont accessibles à beaucoup. Nous avons des collègues dans des filiales à l'international. Nous entretenons des amitiés via email, via Skype.
Nos vies nous semblent proches, nous portons les mêmes vêtements et nous pouvons manger les mêmes plats. Nous sommes curieux des cultures étrangères: littérature, danse, musique. C'est possible, c'est offert ( ou moins naturellement).
C'est cette extension du monde, ses liens dormants que Marjolijn van Heemstra a cherché à éprouver, en partant à la rencontre d'alter-ego, nés le 10 février 1981 comme elle. Elle a poursuivi l'aventure avec trois d'entre eux: Ntando Cele en Afrique du Sud, Souad Abdallah au Liban, Satchit Puranik en Inde.
Elle a échangé par email des souvenirs avec eux : se souviennent ils de la fin de l'Apartheid, de la rencontre de Rabin et Arafat sous le patronage des Etats-Unis, de l'éclipse du soleil... Se souviennent-ils de leur rêve? Pensaient-ils, comme elle, qu'ils vivraient dans un monde meilleur que celui de leurs parents ?
Ils sont là devant nous, ils nous font face, chacun sur un écran, assis dos à la fenêtre, ils sont jeunes et beaux. Le temps et l'espace sont abolis. Même cadrage et même décor, il semble qu'ils pourraient se prendre par la main ou poser pour United Colors of Benetton.
Même âge, même espoir : vraiment ? jusqu'ici tout est conforme à ce bel idéal de fraternité et d'humanité. Mais Marjolijn van Heemstra ne s'est pas arrêtée en si bon chemin, elle est allée gratter derrière écouter leur vie et livrer la sienne.
Elle a touché l'irréductible, et mis en balance leurs drames et les siens. Jusqu'au point d'incommunicabilité: les traumatismes qu'ils ne veulent plus évoquer, des vies piégées dans les rets de l'histoire, les menaces qu'ils ne peuvent pas fuir. <
Marjolijn van Heemstra déplace la scène du théâtre sur le terrain du reportage, du journalisme pour faire partager une expérience. Ces instantanés sont autant de récits, subjectifs, parcellaires qui ont néanmoins la force subversive d'aller au-delà des apparences, au-delà de cette mise en scène du monde servie par les médias.
Ce retour vers l'intime, vers le particulier raconte une réalité différente comme une mise au point salutaire. Il s'agit de prendre conscience que nous sommes embarqués dans un monde vaste aux ramifications souterraines, interdépendantes.
"Family'81" peut aussi réveiller une forme de culpabilité dans nos consciences occidentales nous qui ne connaissons ni la guerre, ni le terrorisme, face à ces visages d'Afrique du Sud, du Liban, d'Inde qui se posent devant nous comme une interrogation. Combien les combats des vies ordinaires sont de gravité différente, du simple fait d'être né ici et pas là-bas.
En suggérant une certaine solidarité entre les destins, Marjolijn van Heemstra crée un spectacle extrêmement émouvant, une belle proposition humaniste et généreuse: être ensemble par delà nos différences, par delà les frontières, ridiculisant toute velléité de repli identitaire.
