Théâtre musical conçu et mis en scène par Christoph Marthaler, avec Tora Augestad, Carina Braunschmidt, Bendix Dethleffsen, Silvia Fenz, Ueli Jäggi, Katja Kolm, Josef Ostendorf, Clemens Sienknecht, Bettina Stucky, Michael von der Heide, Thomas Wodianka et les musiciens Uli Fussenegger, Hsin-Huei Huang, Michele Marelli, Julia Purgina, Sophie Schafleitner et Martin Veszelovicz.

Le Marthaler millésime 2013, à savoir la dernière création de Christoph Marthaler metteur en scène helvétique qui, en 2012, a séduit le public français avec "Foi, Amour, Espérance" et "Meine Faire Dame - Un laboratoire de langues".

Il présente "Letzte Tage. Ein Vorabend" dans lequel il s'attaque à "la bête immonde" qui a avalé le 20ème siècle, ce siècle caractérisé par sa cohorte de nationalismes racio-confessionnels exacerbés et ses massacres ethniques, qui, avec l'acmé de la Shoah, a scellé la mort de Dieu et de toutes les idéologies.

Le regard rétrospectif est sans appel et l'opus de Marthaler met en perspective des dérives récurrentes universelles et intemporelles de l'humanité et les bégaiements d'une l'Histoire qui inlassablement se répète au moyen de l'ironie avec la bien-pensance des instances internationales et les dérives du devoir de mémoire.

Le point de départ, une projection dans le futur avec la commémoration du 200ème anniversaire de la libération du camp nazi de Mauthausen-Gusen et, ironie suprême à glacer le sang, comme le repas gastronomique à la française été inscrit au patrimoine mondial de l'humanité, l'Unesco a inscrit audit patrimoine la démocratie et l'antisémitisme comme spécialités de notre "bonne vielle Europe".

Ces "événements" sont célébrés au sein du parlement viennois symbolisé par la salle en amphithéâtre du Théâtre de la Ville - les spectateurs étant installés sur la scène aménagée à cet effet - qui évoque le traditionnel hémicycle parlementaire. Tout commence, comme souvent chez Marthaler, avec l'arrivée de techniciens de surface chargés du nettoyage qui se métamorphosent en politiques à l'entrée tonitruante aux allures de fêtes avec chapeaux pointus, nez rouge et cotillons. Achtung, la séance est ouverte.

Une séance à la configuration connue avec un hémicycle quasiment désert avec quelques présents qui, quand ils n'opinent pas du chef à la manière du chien sur la lunette arrière des automobiles, s'adonnent à la sieste ou à des occupations personnelles, l'assiduité des élus du peuple devenus des showmen étant réservée aux séances médiatico-politiques.

La première partie du spectacle est composé d'extraits de discours officiels et de bribes fictionnelles qui, de manière explicite et directe ou plus insidieuse, avec la bonne foi candide de l'homme de rue, légitimisent l'antisémitisme et exaltent la xénophobie, avec ses déclinaisons contemporaines que sont, entre autres, celles envers les Noirs, les Turcs ou les Roms.

Le discours des bourreaux est ponctués de morceaux musicaux et de chants écrits par les victimes, des compositeurs juifs de la Mitteleuropa déportés au camp "pilote" de Theresienstadt présenté comme la colonie juive modèle utilisé pour la propagande nazie.

Mais, nonobstant la qualité de l'interprétation, toujours entre distanciation burlesque et expressionnisme, des comédiens-chanteurs qui sont ses fidèles, ce matériau textuel révèle vite ses limites dramaturgiques au plan théâtral comme il a été constaté par exemple avec le "H.H." de Jean-Claude Grumberg.

La seconde partie, qui réjouira les mélomanes, est presque exclusivement musicale avec une mosaïque de musiques de la première moitié du 20ème siècle mais également contemporaines avec une pièce du compositeur autrichien de musique expérimentale Bernard Lang par laquelle Christoph Marthaler invite le public à partager un moment qui, selon les sensibilités, peut être de réflexion ou de recueillement et qui tient de l'oratorio funèbre.

Les officiants reviennent, débarrassés de leurs costumes et de leurs postiches, tous vêtus couleur de poussière beige, et restent assis face au public. Puis, lentement, sous des lumières crépusculaires, fantômes du passé ou préfiguration des hommes d'aujourd'hui, ils regagnent les cintres "célestes" pour un ultime chant séraphique.

Il ne restera plus rien qu'un lieu vide. L'humanité aurait pu se réinventer. Elle a disparu. Le titre traduit en français est "Derniers jours. Une veillée"