Ecrire après l’amour, toujours

Quand Marc-Michel Georges m’a proposé de participer à la 40ème rugissante de son "Amour d’écrire en direct", j’ai sauté de joie. Deux fois. La première, d’être invitée. La deuxième, de l’être en tant qu’auteure, mais en différé.

Parce que jouer à qui cherche trouve l’inspiration en 7 minutes chrono, avant d’être rappelée à l’ordre sur le plateau par une corne de brume à rendre jalouse la sirène du Titanic, c’est le genre de défi qui, au mieux, me tétanise, au pire, m’anéantit et me fait oublier que dans une autre vie j’ai su aligner deux phrases correctes en français.

Youpi donc, je me suis dit. Je vais écrire, mais après l’amour ! Je ne fume plus, dommage, une cigarette tout de suite je ne dirais pas non, tellement c’était fort, tellement c’était bon.

Ce mardi soir, à l’Auguste Théâtre, l’Amour d’écrire c’était l’amour tout court, le grand en somme. Il y avait une énergie, une joie de vivre, sur scène et dans le public, qui se propageait comme une bonne grosse épidémie de bien être. Par leur talent et leur générosité, les quatre auteurs en lice ont facilité la contagion. Deux femmes, deux hommes, la sainte parité.

Elisa de Varga d’abord, celle qui détourne les mots et les lettres de leur fonction, par peur de s’ennuyer, et du coup tombe "1000 fois, dont 999 fois amoureuse". Puis Lucie Doublet, qui sur un exercice a cette fulgurance : "On voudrait quitter le monde, ça oui, mais pour aller où ?", formule surréaliste qui n’est pas sans évoquer cette autre, de Romain Gary : "On a envie de changer le monde, pour enfin l’envoyer se faire foutre".

Du côté des hommes, Jean-Claude Grosse, le poète de l’instant fugace comme il se définit, évoque les parfums des départs brutaux, inattendus, des êtres chers. Dans la salle, sa petite fille de 5 ans et demi, la joyeuse et joueuse Rosalie, ne le quitte ni des yeux, ni des oreilles. Enfin, le vainqueur de la soirée, Nicolas Arnstam, le "balèze en origami", gagne la faveur et l’hilarité du public en lui faisant visiter son appartement "en pente douce, pentu donc, limite précipice", fort opportunément garni d’un "piolet quand (il) rentre bourré".

Une soirée sous le signe de l’humour encore, avec l’excellente Lauréline Kuntz, auteure et comédienne, qui appuie là où ça fait mal, où ça fait rire, dans son rôle de star "engagée contre l’illettrisme et les handicapés" : "J’ai changé. Désormais j’aime les vrais gens du café.". Mais comme toujours dans les soirées concoctées par l’ultra sensible, le nec plus artiste Marc-Michel Georges (le moyen de nommer autrement un être qui déclare : "La danse, c’est tout ce qui reste quand le corps est rouillé" ?), l’émotion aussi s’est incrustée.

Je garde un souvenir coup de poing coup de cœur, j’aime tant pis si je pleure, de la slameuse Shein B, "Algérienne alien qui vient de Valenciennes". Sans crier gare, elle balance : "Je pourrais tant t’émouvoir que j’en deviendrais rasoir.". Rasoir ? Rêve ! Sur scène elle règne, sobre et pudique, dans la salle silence total, on n’entend pas une plume voler. Grande dame, que cette fille de slam : Sur ma ligne de mire liberté peut toujours courir".

Fin de soirée, on range, on nettoie. François Thomas, auteur et philosophe complice de Marc-Michel, déballe la poubelle de salle et d’âme qui contient les objets amenés, selon le rituel, par les spectateurs. C’est la jeune Rosalie qui a le dernier mot : "Moi j’ai apporté du pain et du saucisson. Mais chez moi je n’ai pas de bonbon, à la maison.". De l’amour, je vous dis.

 

Corinne Klomp