Comédie dramatique de Hugues Leforestier, mise en scène de Anne Bourgeois, avec Jean-Marie Galey et Nathalie Mann.

"Les yeux dans les yeux, j’affirme que je n’ai pas de compte en…". Sujet brulant qui fait trembler la République, le vagabondage fiscal donne ici lieu à une pièce brillante, vive, sans vulgarité, intime et humaine.

Face à face, deux monstres. L’un est un grand patron, créateur d’emplois, stratège, utile à son pays, l’autre est commissaire à la Financière, femme de charme et redresseuse de tortueux. Les échanges sont policés, ce qui est bien le moins dans un endroit pareil, à double porte, où l’on rentre intact et dont on sort…selon.

Mais la dame sait ce qu’elle veut. Une vérité exemplaire, qui servira la vertu et son avancement, dans l’ordre, républicain, bien sûr. Elle est saine, par chance pour le monsieur, joueuse mais sensible, implacable mais sans haine. Ses méthodes, toutefois, appartiennent à la maison qui l’emploie : intimidation, esbroufe, rétention, exhibition d’espoir et de retour chez soi.

Lui est rusé, méprisant puis fasciné. Sa vie déroule devant lui grâce à la joueuse d’orgue de barbarie. Peut-être s’ennuie-t-il seul avec la tricherie, la dissimulation, la lourdeur de sa charge, la voracité de l’Etat. Lui reste, le jeu, la corde raide. Mais il y a la dame, qui joue aussi : "Je te tiens, je te tiens, par la calculette !".

Alors, avouer, se reposer un peu ? Les méthodes ultimes, pour l’ébranler, vont jusqu’à lui faire entendre qu’un membre de sa famille l’a dénoncé : sa femme ? Son fils ? Qui va l’emporter, du chevalier d’industrie ou de la fonctionnaire zélée mais sous le charme ? Le temps est compté. On ne garde pas…à perte de vue.

La pièce intelligente d’Hugues Leforestier, qui connait ce dont il parle, est servie par deux comédiens brillants, Jean-Marie Galey, ancien du Français, dandy-mousquetaire aux oeillades irrésistibles, parfaitement distribué, drôle, émouvant, face à une Nathalie Mann sublime comme toujours, notre Liv Ullmann, insupportable détentrice d’un pouvoir dont elle abuse avec modération, assez maternelle, dure et tendre à la fois, respectueuse de cet homme de talent, qui a dérapé, jouant à contre-courant avec l’image attendue d’une virago hystérique, formidable de justesse.

La mise en scène d’Anne Bourgeois, lente puis saccadée, comme un battement de coeur, se révèle diablement efficace de précision. Promise à un succès obligatoire, cette "Brigade financière" fait montre de drôlerie, d’efficacité, sans racolage, avec finesse et en gardant en haleine le spectateur…autre captif !