De quel point de vue dois-je me placer pour parler de Faraquet ? Faraquet est un groupe dont j'aurais voulu faire partie, c’est certain. Un éloge commence par un peu d'histoire ; à usage souvent de ceux qui en connaissent déjà un bout.
Dischord est un label qui présente, en dépit de son nom, une étonnante unité de sonorités. La scène de Washington DC confesse qu'elle n'a jamais eu le choix : soit elle attendait, dans la plus grande passivité, que d'hypothétiques majors "signent" ses groupes, qu'elle contemple l'avenir de sa musique sous l'empire de la passivité moderne (Guy Debord). Soit elle s'organisait avec l'énergie implacable du punk, et l'intégrité du do it yourself. Le reproche d'austérité fait au Straight edge, pointe à l'horizon, mais j'affirme ici que Faraquet est la plus belle démonstration du contraire. Pas que Fugazi n'ait jamais exploré aucune sorte d'ironie ou de recul vis-à-vis de son propre discours mais la musique de The view from this Tower développe quelque chose d'unique.
Du rock teinté de jazz, ça ne serait pas suffisant comme qualificatif. Karate a choisi cette voie également. La virtuosité ne sacrifie rien à l'energie et réciproquement. Le militantisme des textes n'en omet pas moins leur qualité : "Study in complacency" en est un exemple parmi d'autres. Ce qui frappe chez Faraquet, c'est essentiellement la spirale déferlante. On a la sensation qu'un fractale sonore s'ouvre sous nos oreilles. Les riffs perdurent et persévèrent dans leur être (Spinoza) nous incitant à une forme toute spéciale de joie. La tangente arrive toujours au moment opportun pour basculer sur une autre spirale. Et si Faraquet avait inventé la métaphore musicale du cycle de Krebs ? On reste donc un peu déçu de la suite mais comment survivre à un tel chef-d'oeuvre ? Dans les faces B qui ont suivi trop de choses sont basées sur la même recette ; le riff n'est plus en spirale, une circularité en rappelle une autre et oui j'ose le dire : bien qu'il s'agisse d'un supplément indispensable, il ne fait office que de succédané qui tourne en rond. Quelques très bon titres sauvent la compilation dont notamment "Call it sane" mais tout ça manque de sel et Faraquet n'échappe pas à la loi de l'entropie.
La dynamique de groupe devait-elle leur être fatale ? Le remède arrive plus tard avec Medications EP distillant la même vivacité authentique. Faut-il attribuer cet exploit renouvelé à David O'Campo à lui seul ? Je ne crois pas. The view from this Tower fait partie des albums rares auxquels on revient quand toute l'actualité que nous appelons de nos vœux devient vaine et fade. L'alchimie de l'instant et l'énergie combinées dans une singularité fiévreuse qui couve sous Washington DC.
