Delphine Renard a quatre ans et demi, c'est une petite fille immergée dans ce qu'elle perçoit encore comme une enfance heureuse et paisible. En ce triste jour de février 1962, alors qu’elle est dans sa chambre plongée avec ravissement dans une bibliothèque rose, une explosion retentit, faisant voler la pièce en éclat. La fillette hurle, les secours et les journalistes se précipitent. Au mauvais endroit au mauvais moment, la voilà qui devient l'innocente victime d'une bombe de l'OAS destinée à André Malraux, alors ministre de De Gaulle, et qui vit dans son immeuble.
"Les yeux fermés collés par le sang, (son) côté droit n’(étant) plus que bouillie", son visage, immortalisé juste après l'attentat par les reporters de Paris Match, défraie la chronique et émeut profondément les français, l'érigeant malgré elle en symbole des victimes du terrorisme. L'image insoutenable fera descendre dans les rues des milliers de manifestants pour demander la fin de la guerre d'Algérie. 50 ans plus tard, Delphine Renard conte le drame et son histoire. Mais au-delà de cet événement inique, source de mort et de désolation, c'est avant tout une ode à la vie qu’elle clame dans ce témoignage bouleversant.
D’anecdotes infantiles mâtinées de premiers émois métaphysiques en découvertes d’elle-même et d’un monde de possibles, Delphine Renard évoque son passé avec son acuité de psychanalyste (on n’oserait dire "son œil de lynx"…). Elle narre son enfance de "petite fille en rouge" brisée par l'attentat qui lui coûte la vue et la plonge dans l’angoisse et la douleur. Cet événement qui contre toute attente a changé le cours de son existence et a donné un sens différent à sa vie… Delphine Renard relit sa jeunesse, ce riche terreau où elle puise son intérêt pour la psychanalyse. Son père, ce tyran domestique qui l’oblige à faire des lignes pendant ses heures de classe et qui la rendra plus tard complice de sa trahison adultérine, ce vide qui l’envahit parfois, son sentiment "d’absolue nullité". Mais aussi sa profonde honte de son état de cécité, ses moments d’effondrements, de doute et de solitude.
Son écriture autobiographique très distancée place le lecteur dans une posture réflexive sur sa propre vie, lui faisant ressentir le vide et l’engluement dans lesquels Delphine Renard a passé son enfance. Comme dans une incapacité totale à se connecter à ses émotions, la psychanalyste retrace ses blindages et ses incompréhensions, jusqu’au moment choc où elle comprend qu’elle ne pourra pas changer le monde, mais que c’est elle qui doit changer. Elle commence alors une psychanalyse, un nouvel apprentissage à la recherche des élaborations infantiles manquantes, une nouvelle existence emplie de sensations au-delà de la vue qui fait défaut, animée par une pulsion de vie qui persiste et s’enflamme, envers et contre tout.
Son texte se construit comme une analyse, en petites touches de survie qui se font et se défont, deviennent étincelles et finalement regain de vie. C’est cette pulsion de vie qui donne toute sa dimension à ce récit très fort, authentique et passionné, dont le lecteur sort un peu abasourdi mais également avec une furieuse envie de se sentir vivant. D'inventer comme Delphine Renard sa propre façon d'aller vers la vie, de choisir sa destinée, tel le verset du Deutéronome qui semble si bien caractériser la psychanalyste et qu'elle a fait titre de son ouvrage : Tu choisiras la vie.
