"Hypérion victimaire" de Patrick Chamoiseau constitue avec "Nocturne le vendredi" de Scott Philipps, "Tais-toi et meurs" de Alain Mabanckou et "Tout du tatou" de Pierre Hanot le quartet gagnant de de la série Vendredi 13, initiée par les Editions La Branche ayant pour dénominateur commun imposé le polar déclinant la date fatidique.
Patrick Chamoiseau fait du vendredi 13 le jour de l'ultime jour de garde de l'officier de police Eloi Ephraïm Evariste Pillon qui prend sa retraite avec le regret ne pas avoir été employé à sa juste mesure.
En effet, sa carrière a été désolante de banalité, étant "parvenu au grade de commandant sans avoir rencontré un mystère à la Agatha Christie, ou une énigme à la Scarpetta, ni même vu surgir un serial killer contre lequel il aurait pu déployer son intuition et son intelligence", comme sa vie personnelle a été un échec et sa vie familiale un ratage complet avec une épouse alcoolique et une fille adolescente en rupture de ban.
Et, ce jour-là le destin lui fait peut-être une fleur, à moins que ce ne soit un épilogue tragique, en le confrontant, certes dans une position défavorable, au tueur absolu, une bête de sang demeurée inconnue des forces de police, le "Martiniquais épouvantable".
Celui-ci entreprend de se confesser et de raconter comment, sans être un mystique pathologique, il est devenu la main armée de l'Archange, l'archange de "la refondation, du recommencement sans héritage et sans pièce de fondation pour éliminer la racaille qui sévissait et faisait pleurer bien des gens innocents" et a accompli son Oeuvre par une cérémonie d'effacement qui passe par la souffrance ("Je lui offre les portes non du paradis car son engeance en est à tout jamais exclue, mais de la souffrance, celle qui efface de la surface de cette terre toute attestation de son égarement immérité dans une enveloppe humaine").
S'ensuit une très longue nuit au cours de laquelle les paroles de l'un et les soliloques de l'autre vont se croiser et révéler que ces deux hommes de la même génération ont des traits communs au point naît le doute : ne s'agirait-il pas de la même personne, la figure janusienne et schizoïde du policier-justicier ?
Patrick Chamoiseau livre un polar atypique qui, à l'instar de la partie émergée de l'iceberg, dévoile un essai accablant sur la réalité sociale en Martinique. Car pour lui, même un tel exercice imposé ne saurait se concevoir sans s'inscrire dans une oeuvre littéraire qui passe inévitablement, et sans jeu de mot, par la case de la créolité.
Et le panorama qu'il dresse, notamment par le procédé du récit dans le récit avec le road-movie sanglant dans les différents quartiers de Fort-de-France entre les ghettos de luxe des békés et les anciens quartiers abandonnés en proie à tous les trafics, à la drogue et à la prostitution, que narre le tueur est édifiant.
Patrick Chamoiseau dénonce les involutions actives qu'engendrent la mondialisation, l'action destructrice du nivellement uniformisateur par le bas qui fait le lit de l'appauvrissement culturel, le dogme du métissage ("Plus personne n'a vraiment de terre natale, de nationalité, de culture, de race bien nette et claire, tout bouge, tout se mélange, tout s'injecte dans tout, et on se retrouve incapable de poser des règles et des manières, ni déterminer une larel claire, qui soit définitive") et le capitalisme néo-libéral qui suscite les aspirations convulsives à la consommation.
Il déplore l'individualisme forcené ("Les vieilles lunes de la justice de la morale de la droiture, du sens du devoir, de la fierté martiniquaise, de la dignité, du respect des valeurs et des choses tourbillonnaient à vide dans la petite calebasse d'un vouloir solitaire") et la fracture générationnelle ("Il ne comprenait pas la jeunesse elle-même ; sa fascination pour les badboys, son goût pour l'alcool, sa conception pornographique du sexe, ses bascules instantanées dans la violence absurde, son immersion dans les marais de la consommation, son émiettement en égoïsmes individuels qui la rendent incapable de se construire de grandes causes à défendre").
Et il rappelle la situation politique de la Martinique ("Nous sommes des assimilés, assistés, perfusionnés, un peu comme un peuple de mendiants avachis sous la table de la grande maison France") et sans nier l'impact du contexte économique et social difficile qui génère la misère et la violence, il fustige les parents qui ont failli à leur devoir en n'inculquant pas à leurs enfants la valeur primordiale qui est celle du respect.
Et le point le plus douloureux pour ce presque sexagénaire né dans un milieu très pauvre et qui s'est battu pour accéder à la culture et à la dignité et qui rend hommage aux générations qui l'ont précédé ("Nos parents se sont battus, inspectère, pour arracher ce français que l'on ne nous donnait pas à l'école, ils se sont battus pour échapper aux champs de cannes où règnait le créole... grâce à eux nous avions conquis un langage, une décision de notre parole entre créole et français, avec créole et français..."), c'est sans doute le langage sans articulation ni vocabulaire ("le grognement qui s'érige en idée") de ces jeunes qui ne vivent ni dans le réel ni dans l'humanité et qui massacrent le français comme le créole, qu'il qualifie de vraies langues belles et somptueuses et que les natifs utilisaient comme "deux jeux de lumière".
Mais il ne faut pas se méprendre : il ne s'agit pas d'une diatribe réactionnaire mais d'un constat lucide et circonstancié sur des dérives sociétales qu'il considère comme d'inévitables corollaires ("De grandes libertés ouvraient la voie à de grandes régressions, des misères et des oppressions moyenâgeuses extrêmes surgissaient dans l'avancée des techniques...").
Avec sa langue riche, foisonnante et chatoyante, Patrick Chamoiseau scelle une ode à son île, à la créolité et à l'Homme. Ainsi écrit-il : "L'Humain ce n'est pas rien, c'est mieux qu'une idée, mieux qu'une vision, c'est une exigence que nous devons nous efforcer d'atteindre, une élévation, et malheur à ceux qui inclinent vers la boue cette flamme de vie qui leur a été donnée".
