J’ai vécu de vous attendre : joli titre, extrait d’un poème de Paul Valéry. Ça sent les pages épaisses et jaunies des livres lus et relus, ça a le goût des liqueurs des soirées tardives et solitaires, le son des mots d’amour étouffés… Lorsqu’en plus on voit sur la couverture que l’auteur est une femme, on pense que ce livre va s’écrire de phrases douces et languissantes, d’images passionnées et romanesques. Et bien, pas du tout !
Géraldine Maillet prend le lecteur à contre-pied en lui présentant un roman dont le personnage principal est un agent immobilier de 49 ans, bedonnant, quasi chauve, englué dans ses complexes et ses démissions affectives. Très loin du héros romantique ! Georges Swington se retrouve bloqué à Paris, l’éruption d’un volcan islandais bloquant tous les avions au sol. Il lui est donc impossible de rejoindre Londres et son emploi du temps surchargé. Cet arrêt imposé s’avère vite bénéfique : voilà enfin du temps pour lui, pour se retrouver face à lui-même. Seul dans sa chambre d’hôtel de luxe, il n’a comme visiteurs que les employés du service d’étage. Le téléphone et internet fonctionnent ; ces liens avec le monde extérieur ne sont pas totalement coupés, certes. Mais c’est finalement surtout avec sa mémoire qu’il va se connecter. Beaucoup de flashbacks, de souvenirs de conversations (celles qui débutent une relation, celles qui amènent à leur fin), beaucoup de constats douloureux mais objectifs. Les heures passent, les jours aussi, et notre presque quinquagénaire va opérer une sorte de mue, se délestant de ses erreurs, de ses errements et acceptant d’endosser des rôles et des attitudes qui lui correspondent enfin.
C’est un livre frais, qui amuse parfois, qui donne envie d’avancer, surtout. Pas besoin d’attendre d’avoir 50 ans pour se sentir concerné par ce roman : dans cette société de surconsommation, de sur-médiatisation et de sur-occupations, la solitude et l’introspection sont devenues un luxe, un projet fou ! Mais qui n’aurait pas besoin de se donner 3 jours, à soi, pour dresser le bilan de sa vie, pour s’interroger sur ce qu’il est devenu et ce qu’il ne veut plus être ? En attendant que nous nous accordions le droit de le faire, le roman de Géraldine Maillet nous en donne au moins l’idée et l’envie. S’évader dans la lecture, et réfléchir grâce à elle, est sûrement un bon début…
