Le disque le plus délirant depuis Exotica Beatles (l’anthologie des reprises les plus invraisemblables des Fab Four). La pochette est déjà un modèle de kitsch mais ce n’est rien comparé à la musique.

Figurez-vous que dans les années 60 aux USA, on trouvait dans les journaux des annonces qui vous promettaient de mettre en musique vos poèmes ou vos textes, de les faire enregistrer par un groupe professionnel et de vous graver un disque… “Vos textes peuvent vous faire gagner de l’argent !” “Envoyez-nous vos textes : le comité de sélection les lira gratuitement ! ”. Les critères de choix sont clairs : “Nous sommes prêts à prendre vos chansons, vos poêmes, même la liste des courses ; tout, du moment que votre chèque n’est pas en bois !”. Le chèque payé par l’apprenti-auteur pouvait aller de 75 à 400$…

Des songwriters pondaient alors à la chaîne des rengaines à la mode que des musiciens payés à la chanson enregistraient à la va-vite, jusqu’à douze titres par session. Evidemment, comme pour toute publication à compte d’auteur, une fois sa galette gravée et son chèque encaissé, l’auteur n’entendait plus jamais parler de la maison de disque et pouvait faire une croix sur toute promotion. De génération en génération, les disques passaient alors du salon au placard, du placard au grenier, pour finir au vide-grenier. Là, des maniaques les dénichent, les échangent, les compilent. On parle d’Art naïf ou brut… La télé y consacre un documentaire. Bientôt, des musiciens s’y interressent : Yo La Tengo reprend “How can a Man Overcome His Heartbroken Heart”, John Spencer est un fan…

Enfin, voilà l’anthologie. Si les musiques sont rarement au-dessus du niveau de la pire variété bâclée par des tâcherons, les anglophones se régaleront de cette plongée dans le subconscient des classes-moyennes américaines.

L’album commence bille en tête par “Do You Know The Difference Between Big Wood And Brush”, incroyable et interminable texte où l’auteur raconte en détail le divorce de sa sœur… on pense bien sûr à Daniel Johnston qui est le seul à savoir rentrer autant de texte - et tant de naïveté - dans le minuscule format d’une chanson pop (en plus, c’est un happy ending : le mari, un soir de Thanks Giving, revient auprès de sa femme…).

Ensuite, on croise des hymnes patriotiques : “Rat A Tat Tat America”, au refrain ponctué de coups de mitraillettes, “Richard Nixon” (“God in His infinite wisdom put Richard Nixon on this earth”) ou “Jimmy Carter says Yes”, incroyable disco lent qui cite de véritables extraits de discours du Président… On continue par les doux-dingues ou les fous à lier, ceux qui chantent leur amour pour la couleur jaune ou les ongles verts, ceux qui tiennent à raconter qu’ils ont pris en stop deux auto-stoppeurs, qu’ils ont fait un séjour à l’hôpital ou qu’un cowboy d’Argentine leur a piqué leur petit amie, ceux qui se plaignent que les fossoyeurs ne veulent plus enterrer les gens, ou le passionné qui connaît par coeur l’aventure du premier homme sur la lune…

Les paroles évoluent aussi avec le temps : de “All You Need Is A Fertile Mind” qui nous met en garde contre la pornographie, on saute à “Ecstacy (sic) to Frenzy”, ballade à la Beach Boys et récit d’un bad trip d’acide (on pense à Jeffrey Lewis et son fameux “The Last Time I Did Acid I Went Insane”) et on termine par “Blind Man’s Penis (Peace and Love)”, écrit par un certain John Trubee qui voulait savoir si les maisons de disques étaient vraiment prêtes à “tout” passer, sans aucune censure…

A mesure qu’avancent les années, la musique va des chansons swing aux slows, de la country à la pop en passant par la disco ; tout est bon, du moment qu’on est dans l’air du temps… Parfois, pourtant, on dérape : “Beat of the Traps” a un quelque chose de Captain Beefheart auquel on ne s’attendait pas.

Génial, délirant, fascinant… mais il faut avoir le cœur bien accroché pour avaler tout cette mélasse sirupeuse musicale.