Comédie satirique de Hanokh Levin, mise en scène de Serge Lipszyc, avec Serge Lipszyc, Nathanaël Maïni et Marie Murcia.

Il est des samedis pluvieux d’automne où le bonheur semble aussi inaccessible que la chauffeuse d’autobus exaspérée qui conduit à un théâtre de hasard. Premier rang. Qu’attend-on alors de la vie ?

Et puis le miracle se produit. La lumière se fait. Il y a des autres à observer, un texte à réveiller les comateux, des comédiens sublimes qui ont décidé de chavirer l’enfauteillé.

L’Etoile du Nord, le théâtre de création qui a révélé un Christian Siméon moliérisé, propose actuellement une formidable pièce de Hanokh Levin, "Une laborieuse entreprise", jouée au niveau.

Un homme mûr se réveille au milieu de la nuit. Sa femme ronfle effrontément. C’est le signal du départ indispensable avant l’inhumation, le scellement du tombeau. Vite, sa valise écossaise. Vingt ans de mariage contemporain, dans la promiscuité et l’exigüité, deux cents quarante mois de frottements, de remugles, de décomposition à ciel ouvert.

Mais quand la vieille épousée ouvre l’œil, la scène prévisible doit être subie, connue d’avance. Qu’il est dur de partir vers l’inconnu même quand le connu est répugnant ! Et lorsqu’un voisin compulsif, qui a vu de la lumière, s’immisce dans les éboulis, la tentation est grande de faire front commun contre le solitaire, le célibataire, le laissé pour compte, l’inverti, qui sait ? et de recoller les morceaux ensemble, pour le pire et le prévisible.

Serge Lipszyc a mis en scène avec finesse, cruauté, cette pièce universelle et juive, jouant lui-même Popokh, le mari en éruption, avec une force, une émotion, une méchanceté à gros bouillons, vivante et impudique.

Sa femme, Léviva, c’est Marie Murcia, excellente dans le rôle de cette épouse vieillissante, exaspérante et touchante, femelle qui tient à son homme, rusée dans le désespoir, comédienne efficace, bouleversante, nuancée, incroyablement généreuse de ses talents.

Le perturbateur voisin, Nathanaël Maïni, incarne avec génie un Gounkel tout en dépendance médicamenteuse, voyeur, frénétique, humain, pathétique, petit frère en souffrance : nous sommes tous des Gounkel mais ce Gounkel-là est unique, inoubliable.

Enfin, un accordéoniste placide et inquiétant joue des airs tendres et horribles ("La nuit des masques") et c’est Jérémy Lohier.

Le décor étonnant et la scénographie de Sandrine Lamblin concourent à la réussite du spectacle. Il faut envahir les travées de ce théâtre-là, aller s’observer, jouir d’un texte exceptionnellement traduit en français (ce qui est rare de nos jours) par Laurence Sendrowicz, profiter de comédiens hors pair, rares, et oser s’offrir le meilleur, avec cette perle parfaite.