Monologue dramatique écrit par Benoit Guibert, dit par Antoine Cholet dans une mise en scène de Marie-Aline Cresson.
"La Reine des Fous" est un conte délirant de cruautés et de barbarie. Située dans un pays lointain, c’est l’histoire d’une étrange destinée, celle de Camille fils de roi (le matricule) et de reine (la matrice) qui s’accroche à la vie contre tous les vents contraires, réchappant à la violence d’un père qui lui fait perdre un œil et au sacrifice de sa mère écartelée entre quatre chevaux.
Lorsqu’il s’avère que Camille est une fille, elle rivalise de plus belle pour s’imposer à la cour en tant que seigneur et maître. L’amour et l’enfant ont cependant raison de cette imposture intenable. Au royaume des monstres de bêtises, elle est tout de suite condamnée.
Le texte de Benoit Guibert est déroutant. Une langue inventée à la syntaxe chahutée nous fait penser à la langue de Rabelais, libre, sans hiérarchie, associant les images scatologiques et la grandiloquence des héros. Un texte de heurts, de fureur qui, au pas de course, à bride abattue, construit ce personnage fabuleux aux multiples cicatrices.
Un texte de douleurs aussi qui bouillonne pour mieux brouiller tout ancrage référentiel. L’absence de réalisme doublée d’un langage intemporel crée un curieux vertige, une fascination pour un texte, méchamment évocateur, qui fait jaillir le sang et qui vous convie au sacrifice sans le moindre sentimentalisme. Une poésie de catharsis comme on la goûte chez Henri Michaux.
Antoine Cholet est Camille, il s’approprie, seul en scène, cet âpre univers. Personnage ambigu, bébé, garçon puis femme. Il fait gronder ces mots, il incarne cette langue de guerrier avec la grâce et le délié d’un danseur de ballet. A la fois le conteur et le protagoniste, il relève le défi de garder le naturel du jeu avec cette langue de décomposition. Un travail étourdissant qui met à mal le spectateur, en tension permanente pour suivre le fil des mots et des images.
La mise en scène de Marie-Aline Cresson sait rester sobre pour garder la fraîcheur du texte. Des projections de film du ciel ou du roulis des vagues entraînent vers l’ailleurs de ce récit fantastique, une étoffe qui protège et réconforte est aussi le signe de la souveraineté aliénante et prestigieuse.
"La Reine des Fous" est une monstration absurde et ambitieuse qui, par ses détours, sait nous rappeler que les martyres d’enfants et de femmes sont parfois plus proches de nous qu’il n’y paraît.
