Prenez un ex-directeur d'établissement pénitentiaire qui a une vocation didactique pour raconter de manière pragmatique ce qu’est la prison et qui, par ailleurs, "fanatique transi et intégral" du feu groupe de punck rock The Clash est titillé par la fibre apologique et vous avez "Strummerville" de Bruno Clement-Petremann.
Prenant le titre d'un morceau écrit en 2002 par Jack Burns, du groupe Stiff Little Fingers, en hommage à Joe Strummer, le leader de The Clash qui venait de décéder, qui est également le nom de The Joe Strummer Foundation for New Music, fondation pour le financement de projets musicaux, Bruno Clement-Petremann signe une oeuvre de fiction qui imbrique le parcours individuel d'un anti-héros anonyme avec la saga d'un des groupes majeurs de l'histoire du rock.
En 1975, Patrick Thomas, élevé dans le respect de la culture ouvrière par un père militant communiste, entame des études de droit ("Que je sois destiné à devenir journaliste à l'Huma, mon rêve, ou avocat plaidant la cause du prolétariat écrasé, le rêve de mon père, les études de droits s'imposèrent, tout naturellement").
Mais contaminé par l'esprit du rock, il sèche les cours et traîne dans les bars et, pour "s'affirmer", trouvant son existence morne, s'acoquine avec des militants d'extrême gauche pour casser du "gudard". Et, comme tous les timorés aux convictions molles, de surcroît lesté d'une bonne dose de scoumoune, il en tue un ce qui l'amène à s'exiler en catastrophe en Angleterre.
L'Angleterre dans les années 70 est en ébullition permanente tant sociale, politique qu'artistique et le personnage de Bruno Clement-Petremann, qui semble aussi être son avatar littéraire, va y vivre les années qu'il qualifie de plus exaltantes de sa vie ("Six ans à fond, le pied sur l'accélérateur même dans les virages").
Tout est bien évidemment affaire de point de vue puisque que l'exaltation tient à vivre dans des squats pourris, passer ses journées entres défonces, bitures et sexe débridé et ses soirées soit à hanter les clubs londoniens soit à faire le roadie de fortune lors des concerts des Clash. Mais c'est ce qu'il nomme son "combat rock".
Et, témoin fictif de l'intérieur, Bruno Clement-Petremann ayant travaillé d'après documents, il raconte la vie et la carrière du groupe - dont l'analyse détaillée de la discographie fera sans doute le délice des fans - qui ressemble à celles des autres groupes phares de l'époque, le quotidien alcoo-drogue-groupies, les concerts géants et les tournées minables du début, la pratique d'un rock contestataire, révolutionnaire et militant, avec ses querelles de chapelle et ses états d'âme face à la compromission éventuelle que représente la signature avec les entreprises capitalistes que sont les maisons de disque, puis les dissensions internes qui conduiront au split.
Quand Joe Strummer largue le groupe pour prendre l'air, Patrick Thomas vient le chercher à Paris où, rattrapé par son passé et poursuivi par la malchance, il se fait quasiment immédiatement et bêtement appréhender par la police en jouant le mariole.
Direction les Assises puis la prison pour une longue tranche de vie carcérale. Moins rock n'roll forcément.
Comme il est dit trivialement, la prison mène à tout à condition d'en sortir, le rock est un précieux sésame et la double mention de sa carte de visite "ex-roadie des Clash et ex-taulard" lui ouvre les portes du magazine Les Inrocks où il tient une chronique régulière, du journal Libération pour quelques papiers et même de la radio France Culture. Fichtre ! Les élèves d'école de journalisme ont du souci à se faire.
Et ce avant de s'immiscer dans la programmation du Festival Rock en Seine et, pourquoi pas, devenir une rock star ? Bien évidemment, tout cela n'est que pure fiction et selon la formule consacrée...
N'empêche que, bien joué, car l'opus a séduit les membres du jury comprenant notamment trois journalistes de la radio Le Mouv', un représentant des Editions Radio France et deux des Editions La Tengo chargés de décerner le Prix Première Impression, concours du premier roman créé par ces dernières et Radio France, dont Bruno Clement-Petremann est le premier lauréat.
