Comédie de ,mise en scène de Jean-Damien Barbin, avec Juliette Allain, Ulysse Barbry, Moustafa Benaïbout, Laura Calvet, Pauline Cheviller, Bénédicte Choisnet, Sébastien Depommier, Antonin Fadinard, Marlène Goulard, Thibault Mullot, Gall Paillat, Lena Paugam, Clara Ponsot, Francesca Ritrovato, Sarah-Jane Sauvegrain, Zoé Schellenberg, Juliette Séjournée et Marion Trémontels .
S’attaquer à Jean Luc Godard au théâtre tient naturellement de la gageure. N’a-t-il pas travaillé comme un acharné à inventer le cinéma, à questionner ce média dans une quête perpétuelle et jamais aboutie. Le cinéma face à l’écriture, à la peinture, à la musique. Le cinéma et la vie. La Nouvelle Vague n’est-elle pas une façon de piéger le jaillissement incontrôlable de la vie sur la pellicule.
Alors Godard au théâtre ? et bien c’est une manipulation suprême, mettre en scène la vie folle, la vitesse, la jeunesse, l’incompréhension fondamentale de l’homme et de la femme dans un dialogue amoureux impossible. C’est aussi questionner la modernité et faire une action politique en tirant le fil de l’histoire du théâtre bousculé dans les années 68 avec l’occupation de l’Odéon, l’opposition à un théâtre dit bourgeois.
Godard au théâtre c’est nécessairement s’armer d’un faisceau de références culturelles et historiques et les transformer en forces de frappe. Pari réussi, on en sort sonné avec un supplément de vie et d’envie.
Télescopage d’extraits de films des années 60 : "Pierrot le fou", "Le Mépris", "Alphaville", "La Chinoise", "le Petit soldat", "Vivre sa Vie", "A Bout de Souffle" etc, et l’interview entre Godard et Duras.
Chaque extrait interprété par les élèves du Conservatoire dans une chorégraphie de troupe absolument renversante. On retiendra le travail de Gall Paillat qui reprend les partitions de Jean-Paul Belmondo, sans démériter… avec une subtilité dans la perplexité et l’expression d’un questionnement en forme de point de suspension. L’interprétation de Clara Ponsot ("Bye Bye Blondie" de Virginie Despentes) en Marguerite Duras et de Moustafa Benaïbout en Jean-Luc Godard est également sidérante.
La mise en abîme au théâtre d’une impossibilité du langage et de l’expression donne le vertige. Les deux acteurs font un numéro de corps qui transpire le travail de la pensée et la tendresse réciproque des deux titans.
Mina Khosrovani, élève iranienne récite un extrait de "La Chinoise" avec l’ingénuité de cette jeunesse prise de passion pour des questions politiques sur fond de guerre du Vietnam. Cet extrait montre le soupçon que jetait Godard sur un mouvement dont il était pourtant parti prenante.
Le spectacle faisant la part belle aux passages démontrant l’impossible rencontre de l’homme et de la femme animaux si étrangers l’un à l’autre selon Godard, donne matière à renouveler les duos d’acteurs jouant le jeu amoureux : les "m’aimes-tu ?" des femmes face au "alors ? est-ce qu’on couche ensemble ?" des hommes, jusqu’à la saturation.
Par ailleurs il s’est révélé assez inutile d’incruster des images sur la scène … même s’il s’agissait de faire apparaître Godard en personne, de montrer les corps et les regards, la nature. L’évocation et la citation étaient amplement suffisantes.
Jean- Damien Barbin a créé un spectacle qui ravira les fans de Godard et qui risque de laisser les autres sur la touche. C’est un formidable hommage à ce penseur indispensable de l’Art Cinématographique qui pose encore et toujours les bonnes questions.
Nul doute par ailleurs qu’il a offert à ces élèves à travers ce travail artistique une vision décalée, impertinente et subversive de l’engagement, de l’Art et de l’Amour, l’amour d’après Rimbaud : l’amour à réinventer.
