Dans la déferlante des livres consacrés aux politiques en cette année d'échéance électorale, Christophe Barbier, l'homme à l'écharpe rouge, journaliste politique, directeur de la rédaction du magazine L'Express et éditorialiste à iTélé, publie sous le titre "Maquillages" un opus bluffant.

Ne versant ni dans la diatribe d'humeur, ni dans la propagande apologique, celui-ci se veut simultanément le livre d'un journaliste qui se fait plaisir hors des contraintes éditoriales et un exercice de style brillamment mené.

En effet, pour brosser le portrait des "politiques sans fard" par la métaphore du théâtre vu des coulisses et celle de l'homme "nu" devant le miroir, il oeuvre dans un genre littéraire exigeant, qui ne supporte guère la médiocrité, la revue de caractères.

Et, quel que soit le sentiment à l'égard, ou à l'encontre, du personnage Christophe Barbier tel qu'il apparaît à l'écran ou paraît dans ses éditoriaux, force est de constater qu'il connaît son sujet et maîtrise une plume aussi pertinente qu'impertinente et retorse pour proposer au lecteur une jubilatoire galerie de portraits "croqués" sur le vif.

Connaissant ses classiques que sont "Les Caractères" de La Bruyère et les "Mémoires" d'un courtisan du comte de Saint-Simon, et tout en n'oeuvrant pas dans le pastiche, il use de leur genre rhétorique pour planter le décor des moeurs politiques contemporaines et signifier le casting de la présidentielle en pratiquant avec succès l'ironie, l'humour et le réalisme.

Et, cerise sur le gâteau, il a le sens de la formule, ce qui rend jubilatoire et édifiant son ouvrage qui ressort au chamboule-tout de la kermesse politique. Enfin, il pratique à bon escient la métaphore visuelle qui s'avère plus parlante qu'un long discours ainsi quand il résume ce que fut la primaire socialiste : "Arnaud Montebourg escalade les sondages sur les crampons de la démondialisation, Martine Aubry plante tous les jours son piolet dans le dos du favori, François Hollande, premier de cordée agrippé à un piton branlant".

A partir du portrait rapproché de dix figures politiciennes, qui se trouvent, ou se sont trouvées potentiellement, dans l'arène présidentielle, Christophe Barbier dresse le bilan du quinquennat à travers le portrait du président sortant qu'il annonce déjà comme "sorti" en février 2012, date de publication de l'ouvrage, propose des synthèses édifiantes sur les partis (l'UMP "un bric-à-brac fortuné", le menu idéal du FN "un peu de tripes sécuritaires, beaucoup d'andouilles souverainistes et des faux-filets fiscaux") et opère par ricochet sur les personnalités qui sont dans les gradins.

Il n'est d'ailleurs pas tendre pour les nouveaux courtisans que sont ceux qui gravitent autour des présidentiables.

S'il regrette la non-candidature de Daniel Cohn-Bendit, "l'homme aux deux jeunesses qui joue depuis 45 ans l'éternel cavalcade du siècle, cette saga Le rouge et le Vert" qui aurait incendié le débat et dynamité la politique française dynamitée" et fait amende honorable en reconnaissant qu'il n'a toujours rien compris à François Fillon, "le premier avaleur de couleuvres du pays", les autres sont irrémédiablement habillés pour l'hiver.

Tels Rama Yade, la "Mata Hari du sarkozysme", Jean-François Copé, "passé du chiraco-juppéisme au villepino-volontarisme sans jamais cesser d'être copéiste, celui qui avait promis d'abandonner la langue de bois avant de devenir le menuisier en chef de la logomachie sarkozienne" et même Bernard Tapie, "le pirate invité dans les salons dorés de la Mitterrandie, le spectre des années Sarkozy, Terminator programmé avec le logiciel de la vérité si je mens".

Christophe Barbier analyse avec acuité le parcours de ceux qui ont, volontairement ou pas, jeté l'éponge : Dominique de Villepin ("le rancunier, le Monte Cristo électoral flamboyant et christique, l'ancien premier ministre excelle dans le rôle du crucifié et accroche sa crinère au croc de boucher pour en faire une fronde") et Jean-Louis Borloo qui "a compté dans les deux premières années avant de se trouver marginalisé par la crise, carbonisé par sa quête ratée de Matignon et ridiculisé par son coïtus interruptus présidentiel".

Bien évidemment, le lecteur alléché par l'affaire de la suite 2806 du Sofitel consultera immédiatement la table des matières. Pas de souci, pas d'impasse sur Dominique Strauss-Kahn surnommé "L'homme qui maquille sa vie" dont Christophe Barbier analyse avec acuité le caractère janusien, Docteur Strauss et Mister Kahn, "l'homme providentiel de notre économie sinistrée, prophète de probité mais adepte du pas vu pas pris" dont la vie sexuelle est "l'organisation scientifique d'un hubris" et qui lui donne l'occasion d'un brillant couplet sur la jouissance du pouvoir.

Pour ceux qui sont en lice pour l'élection présidentielle, il s'étonne que face au nouveau personnage du "Monsieur Prudhomme égaré en socialisme" François Hollande, "personne ne dénonce un artefact, un simulacre, tout le monde célèbre une métamorphose", ne comprend pas le choix des Verts, parti au demeurant victime d'un paradoxe ("qui n'arrivent pas à convaincre de leurs solutions alors qu'ils ont éveillé les consciences sur les problèmes"), pour Eva Joly, Mamie Pâquerette, mais "une pâquerette vénéneuse qui a intoxiqué Nicolas Hulot" et écrit qu'il éprouve de l'affection pour Jean-Luc Mélenchon, "le mètre étalon de l'esprit républicain, l'homme sans concessions, la vestale et le samouraï, mais qui s'enflamme pour des combats erronés".

Bien sûr, Nicolas Sarkozy constitue la figure de proue de cet habile jeu de massacre et Christophe Barbier ne se montre pas tendre pour celui "qui maquille ses mains parce que c'est le marionnettiste de 65 millions de Français mais aussi des grands de ce monde" et qui n'a pas su habiter sa fonction.

S'il ne peut bénéficier d'un second mandat, le jugement de Christophe Barbier est sans appel ("s'il est battu il sera un accident de parcours de la République, un bredouillement de l'Histoire, une erreur de casting").

Sur le septennat, il partage globalement le point de vue de sa consoeur Catherine Nay - au passage épinglée comme "à la fois cousine de Catherine de Médicis et copine de Cruella" - tel qu'il figure dans la biographie qu'elle consacre au président sortant ("L'impétueux"), notamment en ce qui concerne l'influence respective de ses deux épouses successives tout en étant nettement plus sévère quant au comportement de l'homme : "L'homme qui lance à sa nouvelle épouse de libérer Ingrid Betancourt après avoir jeté la précédente dans les griffes de Khadafi n'est pas un homme d'Etat, c'est au mieux un romancier, au pire un joueur de poker".

Enfin, Christophe Barbier dispense quelques mots sur les jeunes loups qui piaffent d'impatience en back-stage et pour lesquels il ne nourrit aucune illusion tant "le maquillage s'ajoute à la croûte épaisse de l'hypocrisie".

Enfin, pas tout à fait, car ainsi ne s'achève pas l'opus.

Le principe était donc de peindre les politiciens. Mais, comme tout principe, il connaît une exception et cette revue se clôt par 28 pages (autant que pour François Hollande) consacrée à Carla Bruni-Sarkozy. Chacun a ses faiblesses et Christophe Barbier a bien le droit d'être "carlaphile" d'autant qu'il appartient au cercle d'amis de la dame.

Carla Bruni qu'il voit comme "une étoile" et qu'il érige en mythe et pour laquelle il peaufine un portrait laudateur : "Elle est de coeur et d'acier, elle porte son destin dans ses yeux, de gloire et de tragédie. Elle n'est pas maquillée". Mais puisque le duc de Saint-Simon a été évoqué, c'est l'occasion de méditer sur une anecdote qu'il rapporte dans ses mémoires, celle concernant les masques de cire au naturel qui donnent l'illusion du visage et qui n'en demeurent pas moins un masque.