Spectacle circassien conçu et mis en scène par Yoann Bourgeois, interprété par Marie Fonte et Yoann Bourgeois.

"Une étude dramatique", "un théorème" annonce le programme. Un exposé méthodique et précis, une leçon… comme cet Art de la fugue de Bach justement, qui sert de bande originale et de point de départ au spectacle. Tout commence par là.

Dans une vaste obscurité parcimonieusement trouée de lumière, Célimène Daudet s'installe au piano et joue, une fugue après l'autre, parallèlement aux élucubrations muettes de Yoann Bourgeois et Marie Fonte.

Que tout cela semble donc sérieux. "L'art de la fugue" est une partition très mystérieuse, la dernière œuvre de Bach, restée inachevée, et dont beaucoup pensent qu'elle était moins destinée à être jouée qu'à être lue : un bel exercice intellectuel, une sorte de cours sur le contrepoint que le compositeur a su porter à son sommet.

Ce qui est donné à voir sur scène a bien cette pureté, cette rigueur géométrique de la musique de Bach. Un homme et une femme, Yoann Bourgeois et Marie Fonte, avec une énergie égale, démontent peu à peu une grande maison-cube en bois blond. Ce gros jouet est en vérité un dispositif d'une ingéniosité épatante. Il y a là un vrai travail d'ingénieur-illusionniste.

Tout pivote, s'escamote, se découvre farci d'improbables chausses-trappes. Monter, descendre, rebondir, glisser, tomber, ressurgir : les corps déclinent toutes les combinaisons que la musique explore de son côté, de mesure ascendante en mesure descendante, la main gauche poursuivant la main droite, et l'oreille courant derrière.

Cette même heure de spectacle peut sans doute être reçue (au moins) de deux façons. On peut se laisser entraîner par le propos théorique des quelques extraits de voix off et l'esprit de sérieux qui peut facilement accompagner l'écoute de Bach, à chercher, derrière ce moment de mouvement et de musique, une métaphysique.

Quel sens au-delà de ces chûtes, reprises, heurts ? Que faire de ce cirque où l'on ne rit pas ? Faut-il penser au Dépeupleur de Beckett, ou s'interroger sur l'incommunicabilité au sein du couple, alors que chacun laisse à son tour l'autre glisser ou disparaître… De nombreuses portes d'interprétation s'ouvrent à qui veut s'exercer à l'herméneutique.

Une autre possibilité est de simplement jouir du jeu formel, et de considérer que Yoann Bourgeois transpose le motif musical en numéro de cirque comme Morton Feldman trouve dans les motifs de tissage des tapis l'inspiration pour des motifs musicaux. Ou de ne rien considérer du tout, et de simplement écouter et voir.

S'il faut croire Cioran lorsqu'il écrit que "Dieu peut remercier Bach car Bach est la preuve de l'existence de Dieu", alors le "grand ordinateur" que l'on rencontre ici est un peu géomètre, un peu joueur et un peu enfant. Il a cette violence sans méchanceté des enfants qui brisent et frappent pour le pur plaisir de l'expérience, curiosité plus que malice. Les protagonistes traversent mille péripéties avec l'indifférence du Plume d'Henri Michaux, dans un décor qui a la malléabilité des rêves.

Yoann Bourgeois, circassien ayant découvert à l'école du Cirque Plume les jeux de vertiges (pour Roger Caillois : "une tentative de détruire pour un instant la stabilité de la perception et d'infliger à la conscience lucide une sorte de panique voluptueuse"), a beaucoup travaillé déjà sur la verticalité : avec Kitzou Dubois pour des recherches en apesanteur, en duo avec Mathurin Bolze perché sur le belvédère Vauban de Grenoble…

Sa rencontre avec Alexandre Del Perrugia lui a inspiré la création de "l'Atelier du Joueur", espace nomade de recherche réunissant des artistes de différents domaines autour de jeux et de parcours (définis comme des "itinéraires pensés comme une partition mobilisant les 5 sens").

Ce sont des jeux et parcours aussi que cet Art de la fugue propose - ne parle-t-on pas d'ailleurs de jouer une fugue ? Il y a une vraie fascination à trouver dans la contemplation et l'écoute de ces descentes, remontées, disparitions, surgissements.

Les mouvements des danseurs-acrobates sont d'une précision magnifique ; si de la place est laissée à la rêverie, il n'y en a pas pour le hasard. Et s'il y a une "leçon" ou un "théorème" à retenir, peut-être est-ce cette vérité éternelle qui sert de titre à un album du Génie des alpages de F'murrr : "monter, descendre, ça glisse pareil".