Comédie dramatique de Naomi Wallace, mise en scène de Anne-Laure Liégeois, avec Catherine Sauval, Guillaume Gallienne, Christian Gonon, Julie Sicard et Félicien Juttner.
Entrée au répertoire du Français, "Une puce, épargnez-la !", la pièce de l'auteur américain Naomi Wallace constitue un des événements de l'année.
Grande-Peste de Londres, dix-septième siècle. Dans une maison patricienne, deux vieux époux, sains et claquemurés, subissent l'intrusion d'un couple, matelot et jeune fille des bas-fonds, venus se protéger du Mal. Le garde Kabe les empêche de sortir et une longue cohabitation commence. Le passé ressurgira, le vieux ménage de s'effriter et les visiteurs du soir de prendre le pouvoir.
Malgré l'artifice de la traduction - habilement contourné par Dominique Hollier - la langue de Naomi Wallace, écrivain sudiste raffiné et habile, parvient jusqu'à nous, avec ses méandres, ses naïvetés, ses éclairs. Le couple d'aristocrates, dont le maître ressemble plus à un planteur qu'à un noble anglais (scène des chaussures), peine à s'incarner, mais le génie des Comédiens-Français parvient à le rendre presque vrai.
La révélation de la pièce, c'est un Guillaume Gallienne au sommet de son art, profond et inquiétant en diable, qui n'agace plus mais fascine, s'intériorise, atteint à sa maturité en émouvant.
Auprès de lui, en femme brûlée, à tous les sens du terme, Catherine Sauval est cette grande dame amère, aux sens juste assoupis, tandis que Félicien Juttner, marin jureur et effronté, comédien troublant, devient cet homme-accessoire, pendant de la femme-objet, qui assouvit en étant asservi.
La jeune fille, fanée par la vie, c'est Julie Sicard, hurlante, révoltée, raconteuse et délatrice, bouleversante. Enfin, le garde, la Loi et la Force, c'est Christian Gonon, cloueur de volets et repousseur de la Mort, étonnant, viril, presque incorruptible.
Anne-Laure Liégeois, un metteur en scène très inspiré, a conçu une scénographie où les séquences, pareilles à des clignements d'yeux, s'enchaînent comme des tableaux, et l'on pense tout le temps à la peinture, anglaise et flamande.
Naomi Wallace, peu connue en Amérique, reçoit ici une consécration justifiée. Comme chez Marguerite Duras, on ne ressent pas que le texte est sexué mais humaniste, universel, fort et subversif. L'émotion est intense, brève et étouffée. Les dialogues claquent. C'est un auteur de vrai théâtre.
Belle découverte...Cette Comédie-Française jouit décidément d'une vitalité indécente !
