Diptyque dramatique d'après des romans de Charlotte Perkins-Gilman et de Saul Bellow, mise en scène de Christelle Harbonn, avec Solenne Keravis, Olivier Boréel et Sébastien Rouiller.

"Tentatives de trous pour voir le ciel à travers" : ce titre étrange et programmatique réunit l'adaptation par Laurence Gervais d'extraits de deux romans américains, "The Yellow Wallpaper" de Charlotte Perkins-Gilman, et "Dangling Man" de Saul Bellow - deux textes forts, sous forme de journal intime, d'une très grande densité poétique et qui semblent agir à l'intérieur du corps des acteurs qui les portent, pousser en eux, jusqu'à nous.

Dans les deux cas, les lois (psychiatriques ou sociales) réduisent les protagonistes à une situation d'impuissance et d'enfermement, et qui, par l'écriture, vont chercher à briser cette gangue et reconquérir une existence. Un élan que la mise en scène de Christelle Harbonn, pour la Compagnie Demesten Titip, vient servir avec beaucoup de sobriété et d'exigence.

Dans le premier texte, "The Yellow Wallpaper", Solenne Keravis incarne une femme du XIXème siècle en pleine dépression post-partum. Le roman de Gilman, d'inspiration largement autobiographique, illustre l'enfermement des femmes de son époque dans la sphère privée et un rôle subalterne (il n'est pas un hasard que Laurence Gervais, la dramaturge qui a réalisé l'adaptation du texte, soit une spécialiste de la question du genre dans la civilisation nord-américaine).

C'est d'abord dans le chuchotement que la femme se confie : son mari, psychiatre, qui l'oblige à garder la chambre, lui interdit aussi l'écriture, la lecture et toute activité intellectuelle. En off, une voix lit des extraits de dossiers médicaux de malades incarcérées dans des asiles psychiatriques au XIXème, discours officiel aliénant, la science venant légitimer le contrôle imposé à l'individu.

La pièce est blanche, vide, remplie d'une lumière qui ne laisse aucune échappatoire. L'issue, elle finit par la trouver dans l'atroce papier peint de la chambre, qu'elle ne cesse de parcourir du regard, et dans le motif duquel elle en vient à lire sa propre situation d'oppression. La folie dans laquelle on la sent glisser, qui vient animer son visage d'une excitation animale, distordre son langage, apparaît comme l'ultime résistance possible.

Le deuxième texte s'ouvre dans le silence sur la nudité fragile d'Olivier Boréel et les gestes très lents, ritualisés, d'une épouse muette faisant sa toilette. L'intrigue se déroule aux Etats-Unis, pendant la seconde guerre mondiale, dans l'appartement meublé d'un homme "en suspens" : ayant démissionné de son emploi pour répondre à l'appel de mobilisation pour combattre en Europe, il se retrouve aux prises avec une administration kafkaïenne, et réduit à attendre le jour effectif de sa mobilisation.

A son journal, il confie la métamorphose qu'opère en lui cette latence. Ne sachant que faire de cette écrasant temps libre, et découragé par sa femme de chercher un nouveau travail, il se retrouve à passer dix heures par jour seul chez lui. Là où la maternité (autant dire : l'exigence de se tenir à la place dévolue aux femmes par le patriarcat) causait l'aliénation de la femme au papier peint jaune, c'est la perte de toute structuration sociale qui aliène cet homme, Joseph.

Ne pouvoir tenir à sa place, ou ne plus savoir où est sa place, conduisent à un même enfermement, une même solitude, où seule l'écriture intime donne assez d'air pour respirer. Devenant de plus en plus amorphe et de plus en plus irritable, Joseph est lui aussi travaillé au corps : mouvements ralentis, yeux fous dans un visage impassible, puis soudain des montées de violence terrible, à en cracher.

Le travail des deux acteurs est impressionnant. On est affreusement avec eux, dans cette souffrance qui cherche une issue, secoue la syntaxe et les chairs. Dans les deux volets du dyptique, Sébastien Rouiller travaille en direct de la matière sonore, mixe la voix des acteurs, peuple l'espace des bruits de l'angoisse, tout en figurant dans un cas le mari médecin, dans l'autre le voisin hagard - on apprécie d'ailleurs ce choix scénographique qui présente, pour le second texte, deux appartements meublés identiques, côté à côte, dans une promiscuité terrible.

Dans cet univers, pas de murs opaques, mais un voile dont la transparence, livrant tout au regard, refuse la possibilité d'une issue. Il y a, dans la seconde partie surtout, quelque chose de l'isolement et de la violence immobile de certains tableaux de Francis Bacon. Difficile de ne pas être un peu secoué.

C'est un théâtre qui ne laisse pas indemne, et qui donne l'envie, après être sorti de la petite salle de la Loge, de gratter à son tour le papier peint, pour dans la coque sociale faire un trou, et voir le ciel.