L'écriture d'Emmanuel Pinto (traduite de l'hébreu par Laurent Cohen) est exigeante et belle. Sa complexité virtuose, ses dédales, sa poésie fournissent l'image parfaite de ce fil de mots dans lequel se perd puis se révèle l'exactitude du fait, la vérité de l'acte, de la chose. Comme ce fil la mémoire s'étend s'emmêle se détend se noue s'entremêle s'effile serpente se rompt se répare se tresse se tisse s'accroche se roule, fait boule, s'oublie, d'un bout à l'autre. Tel pourrait être le postulat de ce deuxième roman.
Comme une gène persistante, passablement inexplicable, un sifflement intime toujours encore au creux de l'oreille, l'un de ces acouphènes qui donne au roman son titre et aux angoisses leur corps, (le corps d'un homme, meurtri, donné comme au diable son âme), il y a un souvenir qui n'est pas sûr d'en être réellement un : ce soldat-là, ce Pini, personnage prête-nom à peine déguisé, ce soldat-là, à peine plus qu'un enfant israélien participant aux massacres des camps de réfugiés de Sabra et Chatila, ce soldat-là est-il celui qui a tué l'enfant de son souvenir, ce jour-là ?
Roman monologué, Acouphène est surtout une œuvre de dialogues : entre Pini et sa psychanalyste, entre Pini et Jean Genet, témoin amoindri et pourtant privilégié de ces mêmes massacres, entre une mère et son fils, deux peuples ennemis, un homme et sa conscience – pas la seule sotte conscience morale, la conscience du cours des choses du monde des hommes.
Une belle et émouvante méditation, qui porte sur le conflit israëlo-palestinien, toujours d'une triste actualité, un regard qui sait être beau d'humanité blessée avant que d'être géopolitiquement pertinent.
