Je ne crois pas (trop) aux révolutions culturelles. Je crois aux minuscules révolutions, celles que l'on se contente de faire en soi-même.
Avant de changer le monde, se changer soi-même. Être le cheval de Troie. Se cultiver soi-même, comme un champ nouveau. À la rigueur, à travers soi, toucher ses plus proches, ces intimes qui vivent à notre contact.
Mieux donc que de se lamenter sur l'indigence de la grande distribution culturelle d'aujourd'hui, sur la domination du grand capital des majors et médias majoritaires ; mieux que de revendiquer, quémander, supplier, pour des lieux de culture plus populaire ; mieux que d'attendre que la Providence, par le biais d'un ministère renouvelé, nous envoie enfin le pain auquel nous aspirons ; mieux que de s'imaginer que le cours du marché de l'art populaire pourra un jour se plier à nos désirs et à nos goûts propres (sans s'apercevoir que ce ne serait qu'une tyrannie de plus, simplement plus dans le sens de notre poil) ; mieux que tous ces caprices-là, c'est un changement de nos propres attitudes de consommateurs de culture que l'on devrait envisager.
Je l'ai déjà écrit : stop aux grands machins, vive les petits trucs. Mangeons de la culture bio, locale, à l'ancienne, artisanale plutôt qu'industrielle, équitable et éthique. Comment faire ? Like it yourself. C'est le pendant nécessaire à ce Do It Yourself qui n'est plus très loin de se franchiser. Aimez vous-même, exprimez vos propres goûts, acceptez qu'ils ne soient pas les mêmes que ceux de vos voisins. Renoncez, sérieusement, définitivement, en actes et pas seulement en paroles, à aimer des choses parce que beaucoup d'autres aiment, ce besoin puéril de communion dans des goûts communs. Les goûts peuvent être personnels.
Cela nécessite, c'est certain, de s'orienter plus personnellement, d'expérimenter, de donner une chance à ce qui est nouveau pour soi – et, aussi, de se connaître soi-même. Cela conduit, c'est sûr, à sortir des circuits rebattus de la grande distribution culturelle, à s'affranchir des chaînes d'une culture en batterie, à renverser ses propres préjugés. La liberté, et en mieux.
La musique n'est qu'un exemple du terrain sur lequel doit être livrée cette bataille. Elle est peut-être l'un de secteurs ou l'"indépendant", l'"alternatif", l'"underground" sont déjà les plus développés. Une chance à saisir.
Il faudrait remplacer le discours du "ceci est bon, écoutez-en" (puis "achetez-le", certainement...) par un dialogue d'amateur à amateur. Ne plus accepter de se laisser gaver sans dire son mot. L'échange suppose que chacun apporte du sien.
En rédigeant ce billet d'humeur, j'écoute Through Glass, le deuxième album d'Attilio Novellino, artiste sonore italien qui propose de longues et lentes plages de drones abstraits. En anglais on parle de "soundscapes", ce que l'on pourrait traduire par l'expression de "paysages sonores" : une musique tirée de guitares, de basses, d'enregistrements, électronique surtout et surtout totalement affranchie des codes habituels de la musique (ni rythme ni refrain ni mélodie ni couplet ni instrumentation ni arrangements). Une étendue sonore, évocatrice, riche de nuances et largement ouverte à vos propres projections.
Un régal mais surtout typiquement le genre de musique que vous n'entendrez jamais à la radio ou au supermarché. Imaginez, demain, l’œil surpris de la ménagère... Ce qui est, justement, le malheur.
Comment en sommes-nous arrivé là, nous-mêmes qui nous voulons mélomanes, qui avons chez nous quelques albums, qui lisons, peut-être, la presse spécialisée, qui assistons parfois à des concerts, qui avons, certainement, dans notre entourage des musiciens – comment en sommes-nous arrivés à trouver normal que le monde ne s'intéresse plus qu'à des produits musicaux formatés ?
Nous pouvons hausser les épaules et penser que "c'est ainsi". Nous pouvons aussi chercher à produire en nous et en nos plus proches une minuscule révolution, histoire de voir si le monde peut changer. Sincèrement, c'est certainement en s'intéressant à de petites et très recommandables maisons, comme l'épicier autrichien Valeot Records, à qui l'on doit ce très bel album, que l'on encouragera le mieux la variété, la créativité, l'indépendance en art.
