Comédie dramatique conçue par la Compagnie Artefact, mise en scène de Philippe Boronad, avec François Cottrelle, Loïc Samar et Karine Tripier.

Création collective de la Compagnie Artefact, "Alaska forever" s'inspire d'une catastrophe écologique sans précédent : une fuite de pétrole dans les oléoducs de la société BP qui traverse l'Alaska. L'infrastructure qui n'est pas correctement entretenue cause le déversement de millions de litres de pétrole brut dans la toundra, endommageant de façon irrémédiable la faune et la flore.

Sur le mode polyphonique, le patron de BP est conduit à s'expliquer. Interrogé par son amant, son fou, sa conscience, il participe à ce portrait démultiplié, projeté sur écran comme s'il se faisait disséquer. Il n'y a pas de mystère à percer, l'explication est connue : davantage de profits financiers ont pour corollaire le mépris des civilisations étrangères et de la nature gratuite et autonome. La course effrénée de la modernité, vorace en énergie est une menace de plus en tangible qui pèse sur l'environnement naturel mondial.

Le spectacle se veut vertiges et invocations poétiques : la composition graphique et sonore joue une part très importante. Est-ce que ce n'est pas l'âme de l'humanité qui est entamée à travers ces forêts, ces mers souillées, ces oiseaux mazoutés...

L'homme en blanc, le Directeur Général de BP est incarné par François Cottrelle dans une performance très physique. Il est homme de pouvoir et d'ambition; quand soudain ses certitudes commencent à chanceler, il est l'enfant naïf qui rêvait jadis à la seule évocation du nom Alaska. Il joue avec et contre les images, le monde médiatique qui l'entoure le plongeant dans la lumière ou tout à la fois dans l'ombre de sa solitude.

Loïc Samar joue Angel Stellavision qui est une sorte de mignon du président, cajoleur et sensuel. Il offre à son personnage une sorte de folie exhibitionniste et extravertie qui accompagne un attachement sincère à son Tom, Tommie : homme froid à la tête de BP, entreprise dont les pipelines enserrent le monde.

L'âme-oiseau est portée par le magnétisme de Karine Tripier, à la fois chanteuse , danseuse et récitante. Secondée par les lumières, elle crée le mélange de la poésie qui vient interroger le monde de l'Argent. Une dimension de contemplation, de chant de grâce qui ne côtoie généralement pas la technique et les chiffres.

Philippe Boronad, le metteur en scène, réussit une belle gageure, déployant la narration sur plusieurs supports : projections d'images, animations graphiques, prise de vue en direct, danse, chant, ombres, lumières. Cette symphonie savamment orchestrée se tient en équilibre sans perdre de vue sa proposition initiale.

"Alaska forever" est un spectacle irréel, fantastique, au montage délicat, subtil qui vient actionner plusieurs cordes : celles de la raison et du rêve. A la fois reportage et démonstration, il participe activement au débat sur la protection de l'environnement.