Monologue dramatique de Martin Sherman dit par Judith Magre dans une mise en scène deThierry Harcourt.
C'est l'auteur de "Bent", Martin Sherman, qui a écrit ce petit texte émouvant. Sans une comédienne d'exception, que serait-il d'autre qu'un voyage de plus dans la mémoire ? Mais il y a Judith Magre, tragédienne qui marque une vie.
Thierry Harcourt, metteur en scène de la délicatesse, a conçu pour elle ce plateau, versant sous le soleil, où une femme déploie le passé comme un tissu sur le marché.
Qui est Rose ? La fille d'un monde perdu, anéanti par les Allemands. D'une langue qui n'a pas pu monter sur l'Exodus : trop cendrée, trop lugubre, trop morte. Alors, aimer, sans regarder derrière. Les spectres reviennent:, les bons yeux du Shtetl, le pré-ghetto, où les barbelés traversaient seulement le coeur et pas l'espace.
Rose ira en Amérique. L'Amérique a renvoyé des paquebots débordants de Juifs vers les ports nazis mais a aussi jeté ses boys sur les plages normandes pour terrasser l'hydre. Va pour l'Amérique. Miami-Plage. C'est vulgaire, rose sucré, c'est loin des forêts à mitrailleuses.
Rose enfantera. De futurs Isräeliens, des combattants patriotes qui défendront leur terre. Mais Rose doutera encore du bien-fondé de cette patrie indispensable. La guerre tue et la guerre la poursuit à vie.
Ces atermoiements, cette foi, cette soif d'aimer, ce sens de la vie, Rose les porte. Mais Judith Magre sublime tout cela, élève, "tragédise", crée, bouleverse les émotions bien dosées et convenues, crève la toile de ses poings. Elle interprète ce texte contemporain comme une tragédie intemporelle. C'est une artiste, une amoureuse. Une veuve tragique de la réalité. Elle parle des hommes comme personne, avec le texte qu'elle a, et le monde qu'elle porte.
Thierry Harcourt veille sur elle, comme une sorte de fils qui veut apprendre en libérant la parole. Ce tact est rare et le désigne parmi les meilleurs. Vivre un moment de vrai théâtre, c'est ça ?
Voir Judith Magre, sortir empli et chaviré, s'en souvenir toujours.
