Diane Arbus, photographe, jouit elle-même d'une image comparable à celle des modèles qu'elle s'était donnée : celle d'un monstre, d'une freak, d'une excentrique en argentique. Héroïne tragique de l'âge d'or de la photographie, Diane Arbus fascine tant par son œuvre que par sa mort, suicide inannoncé au goût mêlé de désespoir et de gâchis.
Paradoxalement, on n'a pas tant écrit que ça sur cette icône de la photographie. La portraitiste était-elle trop intimidante pour que l'on ose s'essayer à écrire le sien ? A moins que ce ne soit la très vigilante main-mise de la famille Arbus sur tous les documents personnels qui ait découragé les auteurs en puissance ? Certainement la publication par Doon Arbus (journaliste et, surtout, fille de Diane) de Diane Arbus : Revelations (Random House, 2003) a-t-elle constitué en cela le signe d'une première détente.
On fut donc tout à fait ravi, en 2009, de pouvoir lire une biographie complète et intelligente de l'artiste, sous la plume de Violaine Binet, fruit de plusieurs années d'enquête et d'investissement personnel auprès des proches de la photographe. C'est cette biographie qui est aujourd'hui rééditée par les éditions Grasset. Une excellente occasion de la redécouvrir.
Outre le drame personnel de Diane Arbus, on voit se déployer dans ces pages, écrites avec une efficace simplicité, tout un monde, microcosme New Yorkais où s'est joué, l'émergence de la photographie comme art. Le livre sait ainsi souvent se faire passionnant en mettant en scène une galerie fameuse de personnages – secondaires au regard de la vie de son héroïne, de premier plan dans l'histoire d'une photographie s'inventant : John Szarkowski, Walker Evans, Lisette Model, August Sander, Robert Frank, Marvin Israel... sans oublier les magazines (Harper's Bazaar, Life, Vogue...), protagonistes à part entière.
Peut-être même cet entremêlement n'est-il pas totalement innocent dans l'affaire de la mort de cette femme-photographe. La vie de Diane Arbus semble en effet avoir eu cela de pesant : elle lui échappait, pour servir une histoire plus grande qu'elle. Un destin photographique ? Certainement.
Mais derrière le nom, si célèbre qu'il en devient mythique, glaçant, paralysant comme le regard hypnotique d'un animal mortel, il y avait une femme, tout simplement. Qui savait voir l'humanité derrière l'apparence la plus "anormale". Qui elle-même n'avait rien d'un monstre, d'un animal de foire à exhiber. Qui passa son existence à se débattre avec la simple difficulté à vivre. Elle s'appelait Diane Nemerov, épouse Arbus.
