Comédie de Molière, mise en scène de Jacques Lassalle, avec Yves Gasc, Simon Eine, Thierry Hancisse, Céline Samie, Pierre Louis-Calixte, Gilles David, Julie-Marie Parmentier et Jérémy Lopez.

Molière, en sa maison. Chaque pièce du Père, ici montée, constitue un événement et une attente pleine d'émotion.

On attend cet Arnolphe nouveau, âpre et naïf, fort en aveuglement ou émouvant de son amour sans réciprocité et cette Agnès de saison, ingénue et soumise, révélée, par l'amour, à l'intelligence et à la liberté : comment seront-ils traités, en ce temps-ci ?

Avec Jacques Lassalle, ancien administrateur, et, ici, metteur en scène, on embarque, de confiance, à la remontée des brumes, jusqu'au texte, qui brûle toujours, comme un buisson ardent. Les amateurs de classicisme et de beauté seront comblés.

Il s'agit, cette fois, d'un opéra dont les musiques un peu couvreuses - un vice de notre temps que de croire le mot impuissant sans des trilles - témoignent d'un goût du baroque avéré.

Lassalle a conçu l'action sur un île - magnifiquement imaginaire et picturale - et devant une toile peinte "à l'ancienne" qui stimule tellement l'imagination par sa simplicité. Le procédé fonctionne, si l'on excepte la scène évoquée des révérences du jeune homme à Agnès, les révérences en barque pouvant entraîner le retournement de celle-ci.

Dès qu'apparaît Thierry Hancisse, c'est à dire dès l'impression du programme, et plus tard, avec confirmation dès la première phrase prononcée, on sait que l'on tient un Arnolphe de lignée.

Cet acteur gigantesque ne joue pas le barbon mais le souffrant, celui qui prépare, anticipe, retient la mer avec ses doigts, se persuadant qu'elle n'osera pas l'engloutir, au nom de ce qui est le plus sacré.

Chaque nuance de cette âme complexe, torturée par la possession qui est la forme d'amour des angoissés, Hancisse la joue, ridicule, touchant, péremptoire comme on se rassure dans le noir, dépassé par la vie qui dépasse tout. Il gémit contre ces femmes libres et frivoles qui ont toujours existé, aussi bien hier qu'aujourd'hui, et ne songe jamais à se rendre séduisant.

Auprès de lui, Julie-Marie Parmentier incarne une Agnès un peu lourdement niaise et la scène des maximes ânnonées ne tient pas : c'est dans les collèges surchargés qu'on ne sait plus déchiffrer un texte, pas avec une religieuse ou un vieux précepteur. Agnès est pure, naïve et c'est l'amour et la découverte du sexe opposé qui l'ouvrent à l'esprit et à la remise en question.

Ce n'est certes pas avec cet Horace-ci, Jérémy Lopez, excellent, mais que l'on a voulu caricatural, qu'elle pourrait opérer cette métamorphose. Cet absence de probabilité nuit quelque peu à l'ensemble. La pièce s'achève sur une Agnès sèche, auto-émancipée, qui dédaigne même son amant-levier pour piétiner ses chaînes. Concession un peu outrée à nos préjugés actuels.

Simon Eine, merveilleux Oronte, déploie les belles vertus de la raison et de l'honnête homme. Yves Gasc compose un notaire patelin et un vieux père noble ibérique, à accent de rastaquouère digne de Feydeau, avec le talent qu'on lui connait.

Coup de chapeau à Pierre Louis-Calixte, domestique ahuri et satyre en éveil, un comédien rare et inspiré. Céline Samie donne de sa voix connue en soubrette accorte. Gilles David incarne la tradition paternelle avec une belle présence.

Happée par Thierry Hancisse, bouleversant et humain, "L'Ecole des femmes" pourrait s'appeler "Arnolphe". Hancisse a tout compris, tout percé, toutes plaies béantes, avec son âme qui coule, de ses larmes et de sa sueur, et c'est pour de telles représentations que la Comédie-Française existe.