C'est un peu avant de monter sur la scène du Fil que nous rencontrons Yoha, le leader du groupe Fundé. L’interview commence sur un ton léger avec une petite plaisanterie.

Yoha, c’est original comme prénom. Ce sont tes parents qui ont oublié un "n" ? (Rires)

Yoha : Non, c’est moi qui l’ai enlevé ! Je m’appelle effectivement Yohann. C’était à une époque où je cherchais un nom d’artiste, une petite phase : entre nous, il n'y a pas deux n (de haine)… Un p’tit jeu de mot, et c’est resté.

Depuis combien de temps es-tu artiste musicien ?

Yoha : Assez longtemps, depuis l’âge de 14 ans. Donc cela fait… (il prend un air amusé) Heu… plus de 20 ans, on va dire. (Rires)

Comment as-tu commencé ?

Yoha : C’était pour l’anniversaire de mes 14 ans. Mon père m’avait offert une place pour aller voir  Paul McCartney à Bercy - parce que j’étais fan des Beatles étant petit - et cela a changé ma vie. Je suis ressorti en me disant : "Je veux faire la même chose, je veux prendre une basse, chanter, écrire des chansons". Et cela a commencé comme ça… Au début, c’était un peu tous les styles jusqu'à rencontrer le Reggae. Et la connexion avec le Reggae a été un grand amour. Je suis resté scotché comme la plupart des membres du groupe Fundé : on s’est scotché au Reggae ! Depuis assez longtemps maintenant, plus d’une dizaine d’années.

Justement, comment s’est formé le groupe ?

Yoha : Nous sommes de la région de Melun, des musiciens qui se mettaient au Reggae, qui avaient déjà essayé quelques groupes dans notre région et qui se sont rencontrés. Au départ, on était à peu près - je crois - 15 dans le groupe, on s’appelait I&I, c’était en 98. On a commencé à faire une sorte de reggae fanfare, avec plein de styles différents, avec des désirs différents au sein du groupe. Ce qu’il en est ressorti deux ans après, ce sont cinq personnes de ce groupe qui voulaient faire du Reggae, exclusivement du Reggae. Dans leur manière de transmettre leur message par la musique et d’essayer de vivre de leur passion ; en tous cas, de faire les choix dans leur vie pour se permettre de vivre de leur passion. Cela a commencé comme ça, c’était en 2000.

Comment le groupe a-t-il évolué depuis sa création ?

Yoha : Pendant deux ans, alors qu’on avait justement une certaine expérience de groupe - on n’avait plus dix-sept ans, mais vingt-quatre -, on a commencé à  vivre tous ensemble en colocation. On avait la chance de vivre dans la forêt dans une assez grande maison. Cela a donc été une grande aventure humaine. Surtout humaine, parce que pas assez musicale. C’était un peu... on fait de la musique, on répète de temps en temps, le reste c’est plutôt de la rigolade.

Jusqu'à ce qu’un jour un ami leur dise "mais attendez, si vous voulez vivre de la musique, il faudrait peut-être vous réveiller" ?

Yoha : On a monté notre association, on s’est réveillés, on s’est remis en question. Ce n’était pas la première, ni la dernière fois, dans notre histoire ! (rires)

En 2003, Fundé sort un 5 titres, puis les premiers concerts dans la région de Melun. Le  premier album Présence a permis d’avoir une bonne accroche avec le public.

Yoha : On a commencé à remplir des salles de 500 personnes en Ile-de-France. Notre premier album a très bien marché, on est restés jusque là en autoproduction.

Propulsés par la presse, ils partagent alors les même grandes scènes que Danakil et Broussaï.

Yoha : Nous nous sommes vraiment construits nous-mêmes. Pendant cette évolution où tout marchait très bien, une des forces et des faiblesses était le fait qu’on manageait tous ensemble. L’affectif était tellement mélangé au travail à une période de développement où on aurait du réagir assez vite pour produire notre deuxième album. Le problème est que l’on a implosé de l'intérieur.

C’est pour la raison pour laquelle il s’est écoulé 5 ans entre les deux albums ?

Yoha : Oui, en parallèle on a eu une l’idée un peu folle, qui a mis deux ans à se concrétiser, d’enregistrer avec un orchestre symphonique. "La peur du lendemain" est un morceau qui a été une très grande aventure musicale, mais qui nous a coûté extrêmement cher, ce qui a aussi retardé la production de notre deuxième album.

Le deuxième album Hymne à la vie est sorti en mars 2011.

Yoha : Aujourd’hui, nous ne sommes plus en autoproduction, on a signé avec le label X-ray Production, en licence. C’est cet album qui nous permet de faire 35 dates cet été dans toute la France. Cela nous permet comme ce soir, de faire les premières parties de Broussaï qui nous ont généreusement invités. D’ailleurs, je les remercie parce que cela montre la valeur du reggae. C’est un bel exemple concret de groupes qui dépassent l’esprit de compétition et vivent ce qu’ils chantent.

Qui a écrit les textes des chansons ?

Yoha : Majoritairement moi. Il y a aussi mon frère, le percussionniste, et une personne de l’extérieur qui nous a proposé "Blessé", un titre qui reflétait bien ce qu’on pensait et qui nous a touchés.

"Hymne à la vie" est une très belle chanson, qu’est-ce qui t’a inspiré ?

Yoha : La vie. Personnellement, j’arrive à la trouver belle malgré ses difficultés. Je ne vais pas te raconter ma vie mais je sais que j’aurais tous les prétextes pour ne pas la voir belle. Depuis un moment, j’avais justement envie d’essayer de  faire une chanson qui dise "merci" à la vie malgré sa dureté, en soulignant sa beauté.

J’avais cette idée en tête : par expérience, il y a une période heureuse, une période plus sombre, puis revient l’espoir et avec cet espoir, cette chanson qui dit : "OK, à un moment donné je ne comprenais pas où le chemin voulait me mener et à ce moment précis, je comprends parfaitement ce qui m’amène à être là aujourd’hui et dire waw, merci !". Et c’est ce sentiment de se dire : "OK, finalement tout est à sa place, même le côté sombre de cette vie a sa raison d’être". Pour moi, c’est un peu à l’image du Yin et du Yang, la beauté de ce cercle à la fois sombre et clair.

D’où l’idée du dessin sur la pochette de l’album ?

Yoha : Voilà. Ce qu’on voulait le plus, c’était refléter le contraste, période difficile, heureuse, compréhension, incompréhension… C’est  cet ensemble qui est magnifique, comme une résonnance de ce qu’on a vécu, raccorder ce qui parait contraire et d’en voir la beauté. C’est ce que ce morceau essaie humblement de dire (Yoha reprend les paroles du titre "Hymne à la vie") : "Non, ce n’est pas naïveté, si je vois la vie comme une chance".

Comment s’est déroulée la création du titre ‘’La peur du lendemain’’ avec l’Orchestre Philarmonique de Melun Val de Seine ?

Yoha : Fundé a fait toute la partie qui n’est pas musique classique lors d’une résidence. On est partis de rien et en trois jours, on a composé avec cette montée progressive, des instruments qui accélèrent. Sous l’effet de l’excitation, on s’est dit que ce serait génial que l’on soit suivi par un orchestre sur cette fin. On a commencé à faire une maquette, que l’on a d’abord proposé à un membre de la culture régionale, puis il a contacté le chef d’orchestre. Tout cela a mis du temps à se mettre en place.

C’est un morceau où il y a des parties très contrastées : le début bien sombre de l’effet de la peur du lendemain et puis cette idée de voix de tête qui symbolise l’espoir, la confiance en soi. Point de départ pour avoir confiance en demain, en l’autre, en l’inconnu. On voulait mettre en musique ce constraste là. C’est pour cela qu’on a tripé avec un orchestre, en rajoutant une partie simplement orchestrale de musique classique.

Le morceau a été composé comme son thème, avec un début sombre à la basse, bien lourd, juste reggae. Ensuite on a mis quelque chose de plus profond, léger, romantique avec la partie classique. C’est la musique du pauvre associée à la musique orchestrale. Tout collait dans les paroles, dans la musique. On a voulu faire de la Grande musique, nous les p’tits gars lockseux et cela a marché ! Mais bon, on l’a payé cher ! (rires)

Je rebondis en citant les paroles de cette chanson : "Vivre ses rêves, seuls les fous s’en donnent les moyens".

Yoha (amusé) : Il faut un brin de folie dans cette vie. Sinon, on s’ennuie !

Comme beaucoup dans le milieu reggae, vous portez des dreadlocks. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Yoha : C’était un choix de vie. Le Reggae a sa force, c’est de la musique qui transmet des valeurs. Cela va au-delà de porter des locks. C’est quelque chose dont on s’est approchés inconsciemment, je pense. On ne s’est pas dit tu dois porter des locks parce que sinon tu ne vas pas faire partie du groupe… Non. On discutait, chacun avait son point de vue, mais on se retrouvait sur un point : le code de "je ne joue pas à un certain jeu", celui de "je dois être propre sur moi".

Yoha fait part alors d’une discussion qu’il a eue récemment  avec un ami, dans laquelle ils disaient que la France a au moins vingt ans de retard par rapport aux Etats-Unis.

Yoha : Là-bas, tu peux avoir une queue de cheval ou des baskets et diriger une entreprise. Pour nous, c’est un choix, une sorte de code. Il faut bien savoir ce qu’on met derrière le mot rasta. Pour moi, les hindous ont apporté de Jamaïque la culture rasta : les dreads, le cannabis, etc. Cela vient d’inde et peut-être de beaucoup plus loin que ça. La base même est le détachement de l’apparence. Je te montre que je ne me base pas là-dessus, je me base sur "je vais t’apprécier pour ce que tu es et non pas pour ce que tu parais". Si tu ne m’apprécies pas parce que je porte des dreads, c’est qu’on n’est pas sur des valeurs communes, ce qui fait qu’on ne peut pas se comprendre. Même le Sadhu, c’est ça ! C’est son retranchement sur ce qu’on pourrait penser de lui, il laisse ses cheveux pousser et cela devient des dreads. C’est la coupe naturelle ! (rires)

Comment qualifiez-vous votre reggae ?

Joha : Reggae Roots, sensible et sensé. On met en avant cette particularité de poser un regard intérieur sur les émotions, de poser un regard critique sur la société. C’est le côté sensé du Reggae qui nous a touchés. On essaie aussi d’y mettre nos influences, de travailler le groove reggae parce qu’on a rencontré quelqu’un qui nous y a amené, qui a la science du Reggae.

Qui est-ce ?

Yoha : C’est Al Chonville qui a fait beaucoup de groupes. Il joue avec Flavia Coelho, Kana… Al est notre mentor depuis de nombreuses années,  on est ses p’tits poulains ! (Il sourit fièrement.)

Il y a beaucoup de sonorités dans votre musique.

Yoha : Effectivement, Fundé se rapproche plus du reggae à l’anglaise où on retrouve certaines influences Pop Rock, des structures "Steelpulsiennes", des renversements d’accords. On essaie de faire des morceaux peut-être aussi complexes que nous. (Rires) En même temps, on tente d’apporter ce dont on s’est imprégnés de l’univers Jazz, Rock. On aime donner au Reggae des p’tites saveurs.

J’espère que vous avez aussi mis des saveurs dans votre clip "Hymne à la vie". Comment s’est passé le tournage ?

Yoha : Oui, on est très content, c’est un très bon clip qui reflète bien les émotions du morceau. On l’a tourné en plein dans un quartier belge, réputé pour être le plus vivant. Bientôt vous pourrez le visionner sur le net et peut-être même à la télé !

Une petite anecdote sur ce tournage ?

Yoha : Mis à part des choses qui se sont passées après le tournage et qui ne se disent pas trop, c’était une sacrée aventure ! (Rires) On a travaillé avec une boîte belge. On s’est fait maquiller, pouponner, c’était assez drôle. Oui, une belle expérience !

Quels sont vos prochains projets ?

Yoha : On travaille actuellement sur un prochain album, c’est notre objectif. Et d’ici les deux prochaines années, on envisage aussi de sortir un DVD Live avec l’orchestre symphonique. Mais on ne lâchera rien, ça c’est sûr !

Quel est votre état d’esprit avant ce concert au Fil ?

Yoha : On kiffe déjà de faire une grosse salle comme ça qui, grâce au travail de Broussaï, va sûrement être blindée. On est très excités. Pour tout te dire, ce que je vais essayer de faire ce soir - comme à chaque concert -, c’est de me reconnecter avec mes émotions, avec ce que je veux transmettre. Au-delà de faire bouger les bras du public, on va essayer d’être en raccord le plus possible avec la musique et ses émotions. Pour Fundé, ce qu’il y a de plus fort, c’est de donner et recevoir du public. Tu sais, comme Brel qui, tous les soirs, interprétait pleinement ses chansons. Et peu importe la chanson, si c’est "Le Bourgeois", il est le bourgeois… (Yoha mime Brel en bourgeois). Il était extraordinaire. Tu ne triches pas avec ça : ce sont les mots, les émotions qui font que tu n'as plus besoin de réfléchir sur scène. C'est cela ma recherche d’artiste !

Quelle est la scène qui vous a le plus marqués ?

Yoha : Notre première  grosse scène lors  du festival ‘’Aux Zarbs etc.’’ à Auxerre est notre scène la plus marquante. On devait jouer en début de festival, finalement il y a eu des problèmes d’horaires, en plus il pleuvait. Du coup, on a été programmé à la fin, juste après Burning Spear. Quand tu montes sur scène, que c’est ta première grosse scène et que les gens te disent : "Ouais, cassez-vous ! Nous on veut Burning !", c’est une grosse pression. Malgré la pluie, les gens sont restés. On a joué et cela a été pour nous comme un déclic. Quand on est ressorti de scène, on a vécu une joie ! C'était notre première scène il y a plus de dix ans et ce fut une belle victoire qui nous a donné confiance !

Fundé est en tournée jusqu'à mi-décembre. Je vous conseille d’aller ressentir "L’Hymne à la vie" sur scène. En attendant, lisez le live report !