Il arrive que l’on aime certains romans à peine le titre lu. On pressent qu’il cache quelque chose de particulier qui va nous interpeller ou nous émouvoir. On laisse son imagination s’échapper à peine les mots prononcés. Quand la nuit, écrit par Cristina Comencini, est un de ces livres au titre prometteur.

Le roman s’ouvre directement sur les pensées de Manfred, l’un des deux personnages principaux : montagnard fraîchement divorcé, taciturne, aimant peu le confort. Tout ceci est évoqué dès les premières pages. Son enfance aussi et, dévoilée plus profondément au fil des chapitres, elle fournit une explication - pas une excuse - à la rudesse de cet homme et à sa misogynie. Sa mère est partie quand il était enfant, lui laissant peut-être à jamais l’idée que les femmes sont fourbes, déloyales, qu’elles trahissent, qu’elles font souffrir.

Alors, lorsqu’une jeune vacancière débarque son bébé sous le bras et lui loue sa maisonnette, le lecteur comprend immédiatement que ces deux là vont avoir des difficultés à communiquer. Et c’est alors que le roman prend de l’épaisseur : l’auteur aurait pu mettre face à Manfred une femme solide, vive et joyeuse pour le réconcilier avec la gente féminine. Mais pas du tout : Marina est une héroïne complexe, un peu solitaire. Elle paraît faible physiquement et est empêtrée dans sa maternité, adorant son enfant et le détestant aussi parfois. Elle fait semblant la plupart du temps, auprès de la plupart des gens, veut feindre la sérénité et la maîtrise alors que les doutes et les renoncements ne font que l’assaillir. Elle se cache aux yeux de tous ; Manfred sait. Il l’a percée à jour. Il a deviné ses failles. Elle apprend les siennes.

Ce n’est pas une histoire d’amour qui se joue ici : c’est un face-à-face pesant où chacun des deux protagonistes se meurtrit de vérités profondes, intimes. Ils auraient pu être soulagés de ne plus avoir à (se) mentir ; ils en sont écorchés. Toujours sur la défensive ou prêts à attaquer pour mieux se protéger ; leur mise à nu n’est pas chose concevable… Sauf lorsque, parfois, enfin, ils prennent conscience de la chance qu’ils ont d’avoir rencontré ce regard de l’autre : mais que faire de ce plaisir lorsqu’on ne sait que se méfier ?

Quand la nuit est un roman sombre sans être noir. Plutôt bleu foncé, comme les ciels nocturnes… Cristina Comencini y raconte les meurtrissures de l’enfance, les difficiles relations mère-fils et la peur de l’autre quand l’autre c’est celui qui vous comprend, qui connaît vos faiblesses et vos défauts, qui vous met face à eux et qui, pourtant,  reste près de vous. Manfred et Marina ont senti, dès leurs premiers échanges, l’importance de leur rencontre. Ils se devinent dans leurs mots cachés ou à peine prononcés, se fuient, s’exècrent et pourtant se cherchent et se désirent. L’auteur démontre ainsi que l’enfer ce n’est peut-être les autres mais plutôt un autre, celui qui nous cerne et nous dévoile à nous-mêmes.