En 2011 s'est déroulé la 5ème édition du Festival FotoRio, la Rencontre Internationale de la Photographie à Rio de Janeiro consacrée à la production photographique brésilienne et internationale.
En son sein, son fondateur Milton Guran, anthropologue et photographe, assisté de Cristianne Rodrigues, a choisi trois photographes emblématiques et à la notoriété confirmée dont les travaux sont présentés cet automne à la Maison Européenne de la Photographie.
Du corps à la gamelle : une histoire des hommes et des femmes
Dans un pays où règne l'obsession du corps parfait et le culte de la plage, Rogério Reis, né en 1954, et Fernanda Magalhães, née en 1962, ont travaillé sur le corps-objet comme révélateur de phénomènes sociétaux brésiliens.
Les photomontages de Fernanda Magalhães appartiennent à sa série élaborée en 1995 intitulée "La représentation de la grosse femme nue en photographie".
A partir de collage de photos, dont des autoportraits, et de fragments de journaux et d'insertion de textes, elle s'interroge et interpelle sur l'identité et la visibilité du corps féminin hors normes.
Elle apporte ainsi sa pierre "nationale", et féministe, à la lutte contre l'objectivation et l'auto-objectivation" du corps qui induit non seulement une difficulté à l'acceptation de son corps dans une société dont les diktats relatifs aux critères de la féminité et de la beauté conduisent à la fabrication sociale et culturelle du corps humain mais également, indique-t-elle, à la négation "des corps rejetés, condamnés, considérés comme déformés, mais qui s'inscrivent tout de même sur le coprs du monde".
Dans une de ses récentes séries, "Personne n’appartient à personne" datant de 2010, Rogério Reis a promené son objectif au plus près des corps étalés sur les célèbres plages brésiliennes pour, précise-t-il, "interroger l’usage et le contrôle de l’image dans le monde contemporain".
S'inspirant délibérement de la pratique de l'artiste conceptuel américain John Badessari dans sa série "Raw prints" datant du début des années 70, consistant à utiliser des gommettes de couleur pour occulter le visage de sujets photographiés, et dans le sillage du photographe britannique Martin Parr, il dresse une sorte de catalogue des activités balnéaires, auxquels s'adonnent notamment les couples.
Avec sa série "Gastronomie pour une dure journée de labeur" réalisée en 2004 sur les chantiers de construction à Sao Paulo, Edu Simões, né en 1956, s'intéresse également au corps sociologique mais par le biais du corps qui mange.
Et plus précisément du corps de l'ouvrier dont le contenu de la gamelle révèle une hiérarchie dans l'aisance matérielle : l'ouvrier n'est pas "un" et même si les modestes haricots et le riz constituent le dénominateur commun de leur condition, la présence de viande est de bon augure alors que celle de l'oeuf frit atteste de la pauvreté.

Métallique, ronde ou rectangulaire et fermée avec un simple fil de fer ou un caoutchouc, parfois accompagnée d'une assiette cabossée, la gamelle est photographiée de face et en gros plan, sans mise en scène, à la manière de la straight photographie, aux antipodes de la photographie culinaire.
Et cependant, par l'apparent soin avec lequel les ingrédients sont disposés pour faire du repas un moment réjouissant pour l'ouvrier, "il y a dans l’arrangement de chaque gamelle l’espoir que ce petit container puisse tuer la faim de son détenteur" précise Edu Simões, elles acquièrent une belle dimension esthétique.
