Tragi-comédie de Eugène Ionesco mise en scène de Philippe Adrien, avec Monica Companys, Bruno Netter et Alexis Rangheard.

Alors que son dindon farci, "Le dindon" de Feydeau, termine sa deuxième glorieuse saison dans la grande salle du Théâtre de la Tempête, Philippe Adrien, à qui il en reste dans la musette, présente dans la petite salle "Les chaises" de Eugène Ionesco.

"Oui, peut-être y a-t-il eu des jours heureux, mais tout fout le camp : le jour, la lumière, la nuit, la mémoire et le reste avec…". Ainsi commence quasiment cette farce tragique qui confine au vertige métaphysique. En dressant un bilan radical de l'usure inexorable et impitoyable du temps qui délite le corps comme l'esprit, Ionesco, dans une partition aquoiboniste, ramène la condition humaine à ce qu'elle est, une poussière cosmique dans le néant.

Tout dans la proposition de Philippe Adrien tend à brouiller les cartes de cette implacable réalité pour, simultanément, lui conférer, dans un jus expressionniste, une inquiétante étrangeté et la déjouer en désamorçant par des pointes de loufoquerie, sa morbidité.

Dans un univers confiné, un cloaque suintant post-futuriste à la Bilal conçu par Gérard Didier, deux vieux loqueteux au grimage outrancier qui renvoient aux contes des temps obscurs, tournent en rond entre un amoncellement de chaises destinés à d'hypothétiques invités.

Logorrhéiques, ils tournent en rond aussi dans leur tête ressassant des vrais faux souvenirs, comme les victimes de la maladie d'Alzeihmer. Parler pour entendre sa voix et croire que l'on est encore vivant. Deux particules qui croient pouvoir délivrer un message au monde et disparaissent avant que d'apprendre que l'orateur est muet.

Philippe Adrien dirige avec sagacité les comédiens de la Compagnie du Troisième Oeil fondée par le comédien aveugle Bruno Netter qui réunit artistes valides, tel Alexis Rangheard, et artistes ayant un handicap comme Monica Companys atteinte de surdité et dont la scansion mécanique sans modulation déconcerte et insère un trouble déconcertant.

Et puis il y a un moment sublime, lumineux, irréel, le tout dernier quand Bruno Netter apparaît. L'orateur muet ne pourra délivrer le message préparé par les vieux mais ses borborygmes étranges n'évoqueraient-ils pas le babil du nouveau-né ?