Comédie dramatique d'après le roman éponyme de Marguerite Duras, mise en scène d’Emmanuel Daumas, avec Claude Mathieu, Éric Génovèse, Christian Gonon, Marie-Sophie Ferdane, Jérémy Lopez et Adeline d’Hermy.
Auteur classique, Marguerite Duras figure parmi les auteurs que la Comédie-Française programme régulièrement, à la demande d'un public qui n'a jamais imposé de purgatoire à la dame de la rue Saint-Benoît.
Cette pièce du crépuscule (écrite en 1990, six ans avant la mort) explore les soubresauts d'un jeune homme qui va quitter sa famille.
Vitry-sur-Seine. Ses barres d'immeubles, sa voie ferrée, son fleuve qui a oublié les reflets de Notre-Dame et du Louvre. Dans un petit pavillon de banlieue, une famille d'immigrés - italo-polonais - vit de l'aide sociale, dans l'insouciance joyeuse et désespérée d'une pauvreté matérielle. Il y a le père - hâbleur, digne, dérisoire -, la mère - éplucheuse, rêveuse, couvante -, et deux enfants de la tribu des Brothers and Sisters, Ernesto et Jeanne. Le garçon, tout à coup, ne veut plus aller à l'école, afin de s'immerger dans la connaissance de soi. Il plonge dans l'étang familial, sous les nénuphars, sous les jupes de sa soeur et sortira de cette vase originelle pour vivre sa vie d'homme.
Duras explore son passé, remonte le fleuve, se pose une question essentielle de femme de gauche : qu'en aurait-il été de moi, dans un pavillon de banlieue, dans une vie lourde et grise ?
Cette jungle sanguine, ces glapissements, ce désordre dans la cuisine, cette mère usée et rêveuse, ces enfants qui se découvrent sous les draps, on ne peut pas ne pas songer à cette famille de colons ruinés qui fut la sienne, sans père, sans loi, avec des cris et des imprécations.
Ici y a le bel italien - Mascolo - le frère, la petite et même un instituteur persifleur que Madame Donnadieu aurait, selon sa folie du jour, reçu dans un semblant de salon ou jeté par la fenêtre.
Et puis, il y a le processus de création qui demande la solitude, la rupture, le départ, le meurtre, l'ovulation. Et le regret de la famille traditionnelle, dont Duras, contradictoire, rendra le fumet, en confectionnant ses soupes de mère abusive, abusée et généreuse. Pièce testamentaire, cette "Pluie d'été" est d'une rare violence, celle où il y a l'amour et la caresse qui deviennent cri et coup.
Au service de ce texte, des Comédiens-Français au sommet de leur vitalité en cette rentrée : Jérémy Lopez - Ernesto - est une révélation, belle diction, présence, émotion, don formidable de tout son être, un mutant qui s'autopsie lui-même en relevant son maillot de corps. Sa soeur, Adeline d'Hermy, d'un naturel et d'une vérité absolus, conquiert et bouleverse.
Les parents sont parfaitement distribués, eux-aussi : Christian Gonon est ce monsieur muscles du 94, touchant, brisé par la vie et recollé par sa famille, tandis que Claude Mathieu, incarne une mère faussement désinvolte, veilleuse, rieuse, désemparée et protectrice, avec un talent inouï.
Eric Genovèse est un abominable instituteur goguenard et formateur, plus vrai que nature, hélas. Enfin, Marie-Sophie Ferdane incarne une journaliste à cervelle d'autruche et à certitudes de bufflesse : on rit.
Des ritournelles bébêtes - Duras les aimait - ponctuent l'action : le transistor braille sur la table en formica mais tout le monde pense à autre chose...
Emmanuel Daumas a réussi une mise en scène sans surcharge ni moquerie: le peuple a de la classe et du répondant. Avec lui, Duras rit et parle, comme en surimpression du texte.
A découvrir d'urgence, pour se persuader encore, s'il en était besoin, de l'énergie et du ressort de cette chère vieille maison.
