Comédie de Marivaux, mise en scène de Galin Stoev, avec Alexandre Pavloff, Léonie Simaga, Pierre Louis-Calixte, Christian Hecq, Suliane Brahim et Pierre Niney.

A aucun moment, l'art de vivre, le bonheur, l'amour de la langue française furent portés plus haut qu'en ce début de XVIIIème. Au théâtre, Marivaux invente ce détachement entre l'action et la parole de celui qui croit agir. "Le jeu de l'amour et du hasard" est écrit.

Action simple: une jeune fille bien née, Silvia, est promise à Dorante. Mais ne la décevra-t-il pas, le mariage prononcé ? Bien aimée d'un père, monsieur Orgon, elle obtient de lui d'échanger son rôle avec celui de sa servante, Lisette, afin de sonder l'âme de son futur époux. Mais ce dernier a conçu d'agir de même avec son valet. Le mécanisme est enclenché.

Un metteur en scène d'origine bulgare, Galin Stoev, s'emparant de ce texte si français, jouit de l'immense avantage de le "découvrir", de s'étonner de l'importance de la langue et de ses exigences : il agit ainsi, tel un restaurateur de tableaux, rendant des couleurs jamais vues depuis longtemps.

Aidé d'Alison Dornus et de Delphine Brouard, avec les savantes lumières d'Elsa Revol, servi par les costumes picturaux de Bianca Ursulov, il invente une scène d'îles, de paravents et de miroirs, boudoir stylisé des passions et des douleurs, d'une grande beauté et d'une réelle efficacité théâtrale.

Malgré une transplantation provisoire dans cet étrangle temple des "Pompes funèbres de Paris", garage à corbillards et caserne à croque-morts - le fameux et funeste "Centquatre", sans trait d'union, ce qui en dit long - avant un retour à la maison de Molière en travaux, ce spectacle est un des plus jouissifs et vitaux échantillons de ce que le Français propose actuellement.

Léonie Simaga, rayonnante, gironde, heureuse et donnant à l'être, excelle dans le rôle de Silvia, invente une mutinerie agacée et conquise qui traverse la pièce comme un courant électrique. Auprès d'elle, Alexandre Pavloff, Dorante un peu mûr, qu'on imagine avoir souffert avant pour s'assurer, par son stratagème, de ne plus échouer, joue l'homme presque contemporain, un peu geignard, à l'occasion pleurnichard, mais ceci est dans le rôle et il y ajoute une belle prestance slave.

Pierre-Louis Calixte interprète un truculent valet, lourdaud et vulgaire, qu'on imagine presque écoutant les chansons à blouson d'un vieux chanteur finissant sur les planches avant de reposer entre elles. Mention spéciale à Pierre Niney, frère "déjanté" excentrique et "autruchien" à ravir et à Suliane Brahim, dont on reparlera, excellente Lisette, drôlatique et follette. Enfin le Molière 2011, Christian Hecq, dont l'accent belge revient dans les gloussements, amuse et cabotine pour le plus grand plaisir d'un public conquis.

Superbe moment de théâtre, joie assurée, rythme, gravité à la française, prélude à chanson et fin heureuse, ce "Jeu" conquiert et séduit, dans une exquise dépendance.