Comédie noire de Jean Genet, mise en scène de Cristèle Alves Meira, avec Cédric Appietto, Nebil Daghsen, Tewfik Jallab, Jean-Emmanuel Pagni, Lahcen Razzougui, Pascal Tagnati et Hala Omra.

Avec sa mise en scène de "Splendid's", la jeune Cristèle Alves Meira offre une des bonnes nouvelles de la rentrée. Elle s'était déjà frottée à l'oeuvre Jean Genet par le passé, mettant en scène "Les Nègres" à la Cartoucherie, puis en 2008 à l'Athénée - déjà une pièce exigeante, pour laquelle l'auteur avait des souhaits précis avec lesquels elle avait pris quelques libertés.

En présentant "Splendid's", elle passe outre le souhait de Genet que cette pièce, qu'il jugeait mauvaise en dépit de son achèvement, ne soit ni jouée ni publiée, et tombe dans l'oubli. Écrit entre 1948 et 1949, d'abord baptisé "Leur toupet était célèbre", puis "Frolic's", ce texte clôt tout un pan de l'œuvre de Genet consacrée au monde de la pègre.

Suite à un casse qui a mal tourné, sept gangsters (la bande de La Rafale) se trouvent pris au piège dans un palace, avec un jeune policier qui est passé dans leur camp et le cadavre d'une belle otage américaine dont l'un d'entre eux a malencontreusement abrégé les jours. Le décor se trouve ici déplacé au Maroc, en hommage à l'attachement qu'avait Jean Genet pour ce pays où il passa les dernières années de sa vie, en compagnie de son dernier amant, marocain.

Rendue sensible peut-être au bilinguisme de part sa double nationalité franco-portugaise, Cristèle Alves Meira choisit de faire entendre le texte dans un français parsemé d'éclats de langue arabe. La voix de la radio notamment, seule intrusion du dehors dans l'espace clos de l'hôtel de luxe, est arabe, mais les acteurs français et marocains naviguent eux aussi entre les deux langues.

Le dispositif scénique conçu par Yvan Robin sert très intelligemment le texte tout en étant un parfait exemple d'un théâtre qui ait pour ambition de réveiller le spectateur plutôt que de l'endormir (Cristèle Alves Meira s'est spécialisée sur le théâtre de Kantor lors de son apprentissage à l’Ecole Internationale de théâtre Jacques Lecoq, cela a sans doute laissé quelques traces heureuses).

Lorsque la pièce commence, on voit d'abord un acteur sur une scène carrée, posée au-dessus des sièges au centre du parterre. Les sept autres évoluent dans les couloirs de l'Athénée, entre les rangées de sièges, aux balcons. Le spectateur se trouve placé au centre d'un espace clos mais englobant, riche de zones invisibles, mystérieuses. Les gangsters sont encerclés et c'est eux qui nous envahissent. Les ors et le velours rouge du joli théâtre à l'italienne figurent le luxe du palace.

On pense à ces autres lieux de confinement que sont le bagne et le bordel, décors d'autres pièces de Genet. Cernés par la police, les gangsters ont grillé presque toutes leurs cartouches, n'ont plus d'eau ni de vivres pour tenir le siège, plus d'otage pour négocier leur salut. Il leur reste deux heures avant de rendre gorge ou de se rendre. On se trouve embarqué avec huit individus sur le seuil de l'écroulement, une collection d'hommes qui sont d'abord des corps.

La prestation des acteurs est dans son ensemble époustouflante. La troupe présente un panel d'énergies et de physiques très variés, du flic marocain à la petite frappe à gueule d'ange, du caïd cambré au calme Riton à tête de Frédéric Chichin. Mauvais garçons aux bandoulières d'or, aux gestes courbes, ils portent flingues mais parlent fleuri. Guns and roses, politesse et cigarettes anglaises. On retrouve ce mélange délicieux, caractéristique de la langue de Genet - "il faut que nos crimes fleurissent", disent-ils.

Le temps de ce baroud d'honneur, les gars s'affrontent les uns aux autres et chacun à son image, jouant à être ce qu'ils n'ont jamais pu être : la tapette, le lâche, le traître. Tout se retourne, les vivants et les morts, les gangsters en valseurs, les flics en gangsters, sans parler de la confusion des genres.

Le féminin est l'autre d'une polarité en chacun présente, la tapette, le caïd qui se pare de dentelle, comme le flic lui-même s'invertit en gangster. Tout au bord de l'impossible, tout devient possible ; la metteur en scène dit avoir été inspirée par la première didascalie d'une autre pièce de Genet, "Haute surveillance" : "Tout se déroulera comme dans un rêve. De fait, le spectateur suit la bande dans un espace onirique où chacun s'assume dans tous ses fantasmes."

On joue à être les gangsters que nous n'avons jamais été", dit Scott le précieux. Tout cela, dans sa folie poétique, est terriblement, merveilleusement réel.