Il arrive que l’on s’intéresse à certains livres seulement parce que l’on est sûr que le sujet va nous énerver, provoquer de nombreuses réflexions belliqueuses en nous, bref nous faire réagir. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, on souhaite le lire et conforter ce que l’on pressentait rien qu’en regardant la couverture. C’est un peu ce qu’il s’est passé lorsque j’ai choisi Engagé un récit autobiographique du lieutenant Nicolas Barthe. Son terrain de jeux : la Guyane,  le Kosovo et surtout l’Afghanistan. Ses jouets : les Famas, les blindés et… son stylo pour nous raconter, en 250 pages, son beau métier au sein de l’armée française.

Cet ouvrage est rythmé par les six mois d’une mission en Afghanistan.  Les chapitres s’alternent entre le présent de la guerre et le passé qui l’y a amené. Si Nicolas Barthe décrit ses opérations journalières, il s’explique aussi sur ses motivations à intégrer l’armée, expose ses études, livre des anecdotes sur son enfance qui le prédestinaient à commander. On y découvre ainsi, au fil des pages, un jeune homme diplômé de Sciences-Po (mince, premier préjugé affaibli : même dans l’infanterie, les militaires ne sont donc pas des incultes !) qui ADORE la vie de groupe et diriger les autres. Non pour posséder le pouvoir mais par goût de l’organisation et pour le plaisir de "mener ses camarades vers un but commun".

A l’évidence, ce lieutenant est un passionné, heureux d’exercer son métier. Il y a trouvé un moyen de s’épanouir pleinement, de voyager, de se défier, d’accroître sa volonté de se dépasser, de nouer des relations humaines fortes… Impossible de nier la sincérité de son engouement ! Heureusement que lui-même décrit le terrible quotidien en Afghanistan, sinon on en viendrait à oublier l’essentiel : être militaire c’est faire la guerre. C’est partir en mission la peur au ventre, être sous les tirs ennemis, cohabiter sans intimité durant des mois, ne pas vivre auprès de ceux qu’on aime pendant de longues durées, les inquiéter constamment. C’est voir la mort aussi. De ses collègues, de ceux qu’on connaît depuis des années. Comme dans la vallée de Bedraou d’où deux militaires ne reviendront pas. Là, curieusement, alors que c’est un point obscur qui aurait mérité enfin quelques explications, le lieutenant se tait. Il préfère n’évoquer que leur existence, par de jolis souvenirs. Le chapitre est tout de même intitulé "Le sacrifice"…

Alors, justement, on en vient à se demander ce qui peut justifier autant de traumatismes, de décès (59 à ce jour). Nicolas Barthe, toujours aussi enthousiaste et convaincu, n’hésite pas : il nous dit sa fierté d'"apporter la sécurité et la paix au peuple afghan". Certes. Et puis, il y a aussi la volonté d’en finir avec le terrorisme : "faire la guerre là-bas, c’est protéger ses concitoyens en France". Soit. Eux, les méchants, nous les gentils. D’ailleurs, le lieutenant nous le rappelle plusieurs fois : ses hommes et lui n’ont jamais ouvert le feu que pour se protéger ou pour riposter à des attaques. C’est possible. Le lecteur a même droit a une jolie phrase, semblant sortie du manuel du parfait militaire : "L’institution tente d’amener les officiers et les soldats à saisir les enjeux moraux qui entourent la décision de tirer sur un homme".

Le lieutenant se veut donc serein et décontracté face aux remarques agressives de nombreux civils qui le comparent à un tueur, un "écervelé capable d’ôter la vie sur ordre, sans réfléchir". Pourtant, face aux doutes de sa mère qui lui rappelle que son existence dépend uniquement de décisions politiques et que "les ennemis d’hier sont peut-être les amis de demain", il ne trouve aucune réponse...

C’était admis dès le départ ; je ne suis pas une fervente supportrice de l’armée. Ce livre est de toute façon bien trop lisse pour engager une discussion de fond sur nos forces militaires et leur participation dans les conflits mondiaux. Aucune remarque désobligeante sur le manque d’effectifs (le seul qui réagit face à l’enchainement de missions sans repos est considéré comme le râleur de service), aucun doute émis sur les stratégies (toujours cette embuscade de la vallée de Bedraou)… Tout est emporté par la joie du lieutenant Barthe d’exercer son métier. Et il faut lui reconnaître ce talent : son style clair et rythmé, ses anecdotes sur le quotidien et son plaisir à vivre avec son groupe finissent par faire apprécier sa profession. Si on rajoute à cela l’aventure, les voyages, le danger et les grands moments de fraternité, on obtient un livre tout à fait agréable et tout à fait inoffensif.