Tragédie de Sénèque, mise en scène de Denis Marleau, avec Michel Favory, Cécile Brune, Françoise Gillard, Michel Vuillermoz, Elsa Lepoivre, Julie Sicard et Hervé Pierre.
Ce drame antique de Sénèque entre au répertoire pour prouver que les siècles se composent de poussière et de vent.
Agamemnon, de retour en Grèce, ne rencontrera que la haine de sa force et la vengeance de sa gloire. Le choeur observe. Les dieux s'amusent.
La mise en scène du Candien-Français Denis Marleau utilise les techniques de la vidéo, associées à un stylisme sonore (Nancy Tobin a signé là un travail étonnant) rendant à la fois pureté et profondeur à une oeuvre hors du temps.
Les Comédiens-Français excellents dans cette production où leurs voix, leur vitalité, leur métier apparaissent exploités avec justesse.
Michel Vuillermoz, décidément un des plus grands comédiens de son temps, incarne un Eurybate d'anthologie, vaisseau humain sur l'océan de sa tirade ( un "tunnel" dirait un de nos pruneaux secs contemporains pour lesquels une réplique de plus de trois lignes est inenvisageable) : ici, la traversée est bonheur et beauté et le français jaillit, à savourer les yeux fermés.
Michel Favory, masque de la puissance et de la virilité, revient pour être mis à mort par tous ceux qui jalousent ses triomphes.
Elsa Lepoivre, Cécile Brune et Julie Sicard (respectivement Clytemnestre, la Nourrice et Electre) sont parfaitement distribuées, passant de l'hystérie à l'abattement, de la haine au remords. La relève de nos grandes tragédiennes existe : elle est là.
Un petit bémol pour Cassandre, que François Gillard rend quelque peu criard et agité. Dommage.
Les masques constituent un morceau de bravoure, utilisés et réutilisés - la technique moderne manque de discrétion sinon de moyens - mais la beauté s'échappe de cette machinerie, comme une colombe, et le spectacle révèle toute sa magie. Le courant artistique passe de la France à la Belle province et retour. Denis Marleau a beaucoup appris et beaucoup rendu.
A recommander à tous ceux qu'effraie une tragédie antique, cette production, relativement courte, offre une trahison-traduction qui n'exaspère que modérément, vu le siècle et ses usages.
Beauté, excellence, imagination et mesure.
Cet "Agamemnon" demeurera comme un instant de grâce.
