Le vingtième siècle fut fertile en philosophes. En France en particulier (mais pas exclusivement), différentes traditions philosophiques se sont développées sans forcément se confronter directement les unes aux autres. On connaît Foucault et Deleuze qui ont déployé une vaste réflexion sur le désir, ses instances de répression et de normalisation. On connaît Sartre, penseur de la liberté et de sa mise en situation. On connaît Albert Camus et ses réflexions sur l’absurde... D’autres philosophes ont également œuvré patiemment sans forcément connaître une immense notoriété publique, mais avec une rigueur qui inscrira leurs travaux dans l’histoire de la pensée.

Emmanuel Levinas est de ceux-là. Son œuvre est totalement hermétique pour un non philosophe, et sa lecture met à l’épreuve l’attention de ceux qui ont quelques connaissances en cette matière. Son univers de pensée confronte les notions les plus couramment utilisées (on y trouve pêle-mêle "nourriture", "habitation", "visage"…) à des problématiques dont on ne peut saisir l’ampleur qu’à la condition de maîtriser plusieurs philosophes, et en particulier les représentants du courant phénoménologique (Husserl et Heidegger en tête). Son œuvre phare Totalité et infini est un véritable monument de la philosophie ; les concepts sont parfaitement rodés, le champ problématique balisé, les références à l’histoire des idées sont présentes sans être véritablement explicitées. Difficile de trouver une entrée pour se repérer dans ce dédale.

Grasset entreprend un travail de publication de textes inédits d’Emmanuel Levinas. Ce second tome permet de retracer la genèse de Totalité et infini. Il s’agit d’une série de conférences prononcées au Collège Philosophique. Les concepts et les problématiques qui trouveront un aboutissement dans l’œuvre maîtresse y sont patiemment agencés. Ce type de publication s’adresse généralement aux spécialistes qui repèrent les fluctuations minimes de la pensée d’un auteur pour rendre justice à la complexité et la richesse d’une philosophie. Ici elle permet également au lecteur éclairé curieux de connaître Levinas de trouver une clef pour entrer dans l’œuvre. S’y mêle une part de joie fétichiste puisque le moindre détail des documents originaux est reproduit : les mots raturés, les idées ajoutées sur le tard… Subtilités riches de sens puisque les mots choisis dans un premier temps, puis retoqués permettent de saisir sur le vif une pensée s’affinant dans l’écriture en repoussant les mots trop vagues ou inadéquats ; une pensée éternellement en train de se faire.

Levinas va patiemment mettre en place un travail de sape des ambitions des philosophes de système. La philosophie se veut totalisante : elle cherche à mettre en place un discours définitif sur le monde en nous l’offrant par une pensée pleinement transparente à elle-même qui perce le tissu des choses et résorbe leur opacité. Levinas va suivre cette entreprise phénoménologique, mais en prenant grand soin de réserver une place vide. Ou disons plutôt (choisissons nous aussi nos mots) une place saturée d’une présence qui ne nous offre aucune prise et au seuil de laquelle la pensée doit ravaler ses prétentions en déposant les armes conceptuelles. Ce geste est inédit, et pour certains scandaleux. Levinas prend le contre-pied de la plupart de ses contemporains en dépassant l’ontologie pour mettre au cœur de sa pensée la métaphysique. Et ce retour de la métaphysique ne se fait pas dans une expérience mystique qui se vit en solitaire. C’en est l’exact opposé : elle s’offre dans une expérience quotidienne dont on ne perçoit plus le sens tant elle est répétée. Une expérience qui pourtant se laisse parfois pressentir par des tensions, un malaise… C’est la rencontre de l’Autre, qui s’offre par sa surface sensible : le visage. Visage qui fait éclater notre univers clôt, totalisant. Visage qui m’impose sa présence (que faire face à un visage qui nous scrute ?), m’échappe, me montrant que je ne suis pas seul au monde.

Partant de ce constat, toutes les analyses philosophiques sont renversées. Levinas oppose à une valorisation du silence qui serait le fruit d’une pleine possession du sens (c’est l’image du Sage silencieux) un éloge de la parole : appel à l’Autre, tentative de création d’un lien. A la posture d’attente de génies qui seraient les véritables moteurs de la pensée, Levinas oppose une posture de valorisation de l’enseignement qui travaille par l’oralité une pensée vive qui ne doit pas être perçue comme d’un degré inférieur à la première. A une image de la raison, levier de notre pouvoir sur le monde, est opposée l’idée d’une conscience incarnée qui ne peut parvenir à une position de neutralité asseyant un savoir universel.

L’originalité de Levinas dans ce siècle aura été de donner à l’Homme, par le biais du rapport à l’Autre, une place qui lui était de moins en moins accordée (rendons tout de même justice à Paul Ricoeur qui a, dans son propre champ de réflexion, participé à ce mouvement). En retrait derrière le développement des sciences humaines, le mystère des rapports humains tendait à être nié. C’est à ce mystère que nous initie Levinas. La lecture de ce livre reste ardue et est à déconseiller aux âmes sensibles. Pour les amateurs de l’auteur, ou les simples curieux que la difficulté enthousiasme plutôt qu’elle ne les assomme, il sera tout à fait à sa place dans votre bibliothèque.