Performance de Julie Andrée T.
Au-dessus du plateau sont suspendus deux longs rouleaux de papier blanc éclatant. Il coule sur le sol, arrêté brusquement par du scotch de marquage, brut. À droite, un immense coffre de tournée, flycase démesuré dont on ne voit pas le contenu.
Julie Andrée T. entre en scène, pieds nus, vêtue d’une jupe et d’un haut blanc. Tout est immaculé, l’harmonie précaire. Elle tient un poivron rouge qu’elle dévore, l’équilibre vacille. Le jus la tache, marque le papier. Tout a basculé et "Rouge" se déploie, implacable.
Julie Andrée T. commence alors à vider la caisse, présentant chaque objet. "What color is this? This is red." pour seul langage, mantra ironique de cours de langue, leitmotiv agaçant, ritournelle hypnotique. Elle ne questionne pas la salle, répondre est inutile. Julie Andrée T. répartit sur le plateau une série d’objets rouges. Rouge tout court, ni vermillon ni carmin, rouge plastique, sans distinction ni personnalité.
L’installation et la répétition fascinent. Ce catalogue du mauvais goût industriel, d’abord insouciant, se fait angoissant. Un décalage étrange qu’induit paradoxalement l’uniformité plastique nous plonge dans un monde où le vide règne par l’accumulation.
Dans un univers où les guirlandes de cœurs rouges standardisent des intérieurs mornes plutôt que de les décorer se côtoient un godemiché, des timbales, des lampes. Peuplant un décor terne qu’une couleur pourtant vive ne parvient pas à égayez, Julie Andrée T. rappelle la Winnie de "Oh les beaux jours" de Beckett qui cherche à "tirer sa journée" en dissertant ad nauseam sur quelques menus objets.
Rouge dresse un inventaire façon Pérec trash d’un quotidien Ikéa noyé dans une époque jetable, recyclable, sans âme. Julie Andrée T. y explore ses limites, repousse les nôtres, transgresse, salit. Rouge révolutionnaire, menstruel et d’une poétique sanguine et sanglante, à la fois repoussante et fascinante, la performance - on ne sait pas nommer cette heure entre théâtre et happening - est avant tout dérangeante.
Quelques personnes quittent la salle. On les comprend mais on ne les suivra pas. La curiosité est trop forte, les départs sont rares. C’est que "Rouge" interroge au moins autant qu'il repousse. Il faut s’abandonner à la sincérité de l’artiste, visiblement bouleversée et éprouvée, ne pas y voir une provocation vide. On se laisse emporter par cette ambivalence savante, ce mélange qui fait naître tout à la fois interrogations postmodernes et rires angoissés.
