Pièce musicale de Bertold Brecht, musique de Kurt Weill, mise en scène de Laurent Pelly et direction musicale de Bruno Fontaine, avec Véronique Vella, Thierry Hancisse, Sylvia Bergé, Bruno Raffaelli, Jérôme Pouly, Laurent Natrella, Christian Gonon, Léonie Simaga, Serge Bagdassarian, Marie-Sophie Ferdane, Stéphane Varupenne, Nâzim Boudjenah, Félicien Juttner, Pierre Niney et Jérémy Lopez.

Nouvelle entrée au répertoire, "L'Opéra de quat'sous", la célèbre pièce de Bertold Brecht amène ses gueux des bas-fonds et ses squales des hauts-fonds sur les tréteaux du Français.

Peachum, mi-gourou, mi-philantrope de carrière, organise un trafic de charité avec les chômeurs de Londres, convertis en mendiants. Il supporte très mal de voir sa fille Polly épouser le Roi des voleurs, rival dans l'illégalité, Mackie Messer, chef de bande et amoureux du beau sexe. Avec l'aide de sa femme, horrible bigote frottée de suffragette, il organise sa perte.

Messer sera-t-il pendu ? Dans le théâtre conventionnel, cela ne se peut. Et dans la vraie vie, les voleurs se combattent mais ne se résignent-ils pas au compromis, pour laisser survivre le système ?

Fable sociale cruelle, le "Quat'sous" surprend par son actualité : les humanitaires pullulent, les courtiers trafiquent, la morale, caoutchouc souple, survit à des extensions puissantes... Et le public savoure ces saillies contre la Banque, la Charité, le drapé "correct", dans ces temps où le nom du Roi des banquiers se prononce...triché. Quant à la musique, envoutante, de Kurt Weill, elle monte d'un soupirail berlinois, d'une mémoire bombardée, d'un temps où l'Allemagne laissait son peuple à ses chansons.

Les Comédiens-Français, à leur habitude, excellent, chanteurs bouleversants et incarnation saisissante des figures brechtiennes :

Thierry Hancisse, Mackie Messer saisissant, gouailleux, cruel, impérial, culbuteur des filles et de la morale ambiante, outre la maîtrise de son jeu, prête sa voix puissante à ces airs de bravoure, défi social sur jambes.

Léonie Simaga, tragédienne comme il en est peu dans sa génération, offre une Polly exquise, forte, aimante et chante divinement, pétrie de talents si nombreux qu'elle doit agacer beaucoup et c'est tant mieux !

La femme de Peachum, "saisie" par une Véronique Vella délirante, géniale, donnant à son personnage de cafard anti-vie, de sèche rigoriste haïssant le sexe, une réalité burlesque, provoque l'hilarité à chaque réplique. Jérôme Pouly et Laurent Natrella, dans des rôles plus mineurs, ainsi que Nazim Boudjenah, sont remarquable eux-aussi.

La mise en scène de Laurent Pelly et la direction musicale de Bruno Fontaine s'allient pour offrir un spectacle superbe esthétiquement, avec un rythme, une frénésie, une qualité qui rendent heureux et forts. La politique, la violence saine, jamais, ne sont occultées, dans le respect de l'esprit de Brecht.

Exemplaire, corrosif, cet "Opéra" fait date et triomphe, comme une vague déferle.