Monologue dramatique d'après des textes de Marguerite Duras dit par Tania Torrens dans une mise en scène de Jeanne Champagne.
Un théâtre qui sent le poireau. A la table de cuisine, une dame en pantalon épluche ses légumes en écoutant Radio-Nostalgie.
Aux sommets du minimalisme et du théâtre-vérité. La carotte est-elle bio ? La dame va-t-elle diffuser un message existentiel ? Le bruit de râpe - pas de rap - tient le public en haleine. Et puis soudain, la Duras s'empare des mots et ce que dit la dame commence à avoir du fumet.
Elle explique d'abord comment elle aime donner à manger pour ne pas avoir à dire "Je t'aime". Puis donne la recette. Puis vagabonde dans ses souvenirs de rizières et de famille mutilée, sans père, sans loi, sans foi.
Puis, vaguement délirante, entre deux vins, s'imagine sorcière des bois, au Haut Moyen-Age, et évoque une condition de la Femme sinistre et éternelle : rien ne changera, madame Duras n'a jamais été féministe, c'est un écrivain, qui écrit vainement, par nécessité, et dont la force vient de cette érosion de la page blanche.
Tania Torrens n'est pas Marguerite Duras : trop bourgeoise, pas assez folle, pas ivrognesse et amoureuse des corps comme l'était cette petite femme terrible et grandiose. Mais, excellente comédienne, elle incarne son public de dames mûres et de jeunes filles allant à Lourdes et entendant parler de "soupe aux poireaux"- qu'elles n'ont jamais dû rencontrer qu'en sachet - et de fatalité éternelle, elles qui pensaient aller à quelque pique-nique philosophique (thème : "combats de femmes").
On rit beaucoup, on s'émeut, on se désole parfois de propos de courrier des lectrices, on ressent cette grande absence de l'homme qui ne vit plus dans ces maisons où les femmes vieillissent seules. Le crépuscule tombe sur Duras. Duras seule avec sa gloire et ses bouteilles renversées, qui ne peut plus aimer qu'en mettant cuire la soupe.
Certains esprits chagrins déplorent cette floraison - très économique - de "seul-en-scène" où le vrai théâtre ne trouve pas son compte. Mais cette "Maison", grâce à la mise en scène de Jeanne Champagne (je refuse d'écrire pétillante : habile ?) et la présence incontestable de Tania Torrens offre une heure de découverte intime d'un des plus grands auteurs français du siècle dernier.
