Comédie dramatique de Jules Renard, mise en scène de Philippe Lagrue, avec Catherine Sauval, Coraly Zahonero, Grégory Gadebois, Benjamin Jungers et Gilles David.

Il y a-t-il une littérature enfantine ? "Poil de carotte", roman sombre et pièce adaptée par l'auteur, Jules Renard, écrite entre Affaire Dreyfus et incendie du Bazar de la Charité, apparait plutôt comme une chronique de l'enfance, de l'enfance malheureuse comme tant d'enfances, de cet âge de l'arbitraire et de la puissance subis.

François Lepic, cadet de la famille, marqué par une couleur de cheveux qu'on attribue au Diable, vit dans les interstices d'une famille composée d'un père, peu comblé en ménage, réfugié dans ses chasses et pêches, d'une mère morbide et toute-puissante, à laquelle la loi de ce temps tient encore la bride et d'un frère aimé, digne des espérances parentales.

Etrange idée que de monter cette pièce mal-connue, tragique, écorchée, qui témoigne de la dureté des premières années de l'auteur, temps de formation et de blessures à écrire. Et pari réussi, par la qualité exceptionnelle des comédiens.

Benjamin Jungers, petit prince de la Lune, incarne un Poil de carotte émouvant et vrai. Le rapport avec le père, Grégory Gadebois, rustique tendre qui parle peu, les grosses mains glissant sur le velours cotelé, incroyable de justesse et d'émotion, rend poignant ces scènes champêtres à la Bazin où règne la peur de l'araignée sous jupe, la rabat-joie, la mauvaise, la mère, génitrix gourmande de ses sécrétions, la Folcoche des angoisses et des lèvres fendues.

Catherine Sauval, grande dame, s'empare de cette démence, avec un calme de serpent sûr de ses crocs, folle libre d'aller et (circon)venir, terrifiante de dissimulation et de ce désespoir qui mérite tout de même l'écrasement sous le talon. Coraly Zahonero, exquise, joue une de ces soubrettes qui, depuis Molière, sauvent les bonheurs menacés en faisant glisser les masques.

La mise en scène de Philippe Lagrue frappe juste en nous ramenant à l'enfance des cabanes de bois et des chagrins bleu fosse marine, secondé par Franck Waléga et Marie-Edith Le Cacheux, sous les belles lumières or et blanc d'Eric Dumas.

Revenu à la racine des tristesses, celle de l'injustice subie par le petit enfant, clignant des yeux, ému par cette belle relation père-fils, si écorchée par une vanité obscène de possession, le spectateur retourne à sa condition d'adulte, comme apaisé par l'uniforme.

Et les Comédiens-Français à leur rythme d'alternance, avec toute leur foi et leur sens du don.