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Avida
Gustave Kerven et Benoît Delépine  sortie septembre 2006

En allant voir le deuxième long métrage du duo grolandais Kervern et Delépine, on aurait pu s’attendre à une pantalonnade gauloise à la fois très lourde et résolument légère, grasse inconséquente, vulgaire, drôle, tout simplement, et de mauvais goût, évidemment. Contre tout attente, c’est à un authentique film d’auteur que l’on est confronté, où l’humour et un sens du dérisoire hyperdéveloppé sont mis au service d’une réinvention perpétuelle des codes cinématographiques du voyage initiatique.

A mi chemin entre le "Dead Man" de Jarmusch et "Les clefs de bagnole" de Baffie, "Avida" est une fable moderne, empreinte de spiritualité, où l’ombre de la mort plane sur des existences fragiles. L’histoire en elle-même serait assez simple à résumer : comment un trio de parias, un muet et deux drogués, ratant un kidnapping, est conduit à accompagner une milliardaire décadente vers l’accomplissement de son destin, au sommet de la montagne où elle entend trouver la mort. Mais raconter ainsi Avida, ce serait passer à côté de tout ce qui en fait un film à part. A commencer par son art du déplacement systématique.

Le déplacement, c’est cette technique qui consiste à mettre une chose dérisoire ou grotesque à la place d’une autre, tout en conservant un traitement sérieux. Ainsi, au cours de leur quête, nos héros rencontreront-ils pour les aider le peuple de ceux qui vivent dans des armoires, en lieu et place d’une tribu amérindienne dont ils n’auront conservé que les chants. Avec un appétit d’image et d’invention jubilatoire et communicatif, les auteurs proposent ainsi un univers absurde, décalé, et pourtant tout à fait signifiant, pour peu que l’on n’envisage les choses de façon trop littérale mais que l’on accepte le passage systématique à un deuxième degré.

Conséquence de ces déplacement perpétuels, la structure narrative peut paraître un peu lâche. Une réflexion un peu poussée (prenant justement acte de la fonction et non de la nature des choses montrées) peut permettre de se rendre compte qu’il n’en est rien. Dans cette mission, le générique pourra être éclairant, qui assigne aux différents personnages des rôles bien précis et permettra au spectateur de confirmer ses intuitions ("c’était donc bien un vendeur d’esclaves…"). Après une certaine désorientation, le film se met petit à petit en branle et l’on conçoit finalement, non sans un certain soulagement, qu’il est tout sauf un enchaînement gratuit de scène absurdes. La narration est bien là, toute de symboles et d’épure.

Par ailleurs, Avida est archi-référencé. Jusque dans l’image, d’un noir et blanc à gros grains et fort contraste, super esthétique, qui rappellera, on l’a dit, "Dead Man", mais aussi, par son utilisation décomplexée du plan fixe, autorisant des compositions extrêmement élaborées, raffinées, "La jetée", le roman-photo filmique de Chris Marker. A la limite d’un univers lynchéen, c’est surtout le surréalisme grande époque, cinématographique, poétique et pictural qui est convoqué, trituré, presque expliqué (cf. la dernière image, éclairante pour le moins).

Certes, on pourra reprocher à l’exercice un certain formalisme, voire une application qui annoncerait la stérilité d’un délire arty et égocentrique ; mais on pourra aussi l’envisager, plus charitablement, comme une proposition esthétique réussie - voire même comme un essai graphique au sens propre, une réflexion sur la valeur de l’image elle-même et sur ce qui constitue "la réalité".

Peut-être les auteurs, forts du succès de leur film précédent ("Aaltra", 2004), ont-ils abordé leur sujet avec un entrain un peu candide, mais leur appétit d’image reflète surtout, outre une authentique culture, une sensibilité remarquable, qui sait tirer partie de ses propres outrances, s’exagérer pour mieux affiner son propos, cultiver l’étrangeté non seulement pour elle-même, mais pour l’état d’attention dans lequel elle devra nécessairement plonger le spectateur.

Avec une certaine générosité, qui explique les nombreuses apparitions de guest stars (Claude Chabrol, A. Dupontel, le président grolandais Christophe Salengro, le chanteur Sanseverino pour un numéro de scat dément, le pataphysicien et dramaturge F. Arrabal, la chanteuse Rokya Traoré, le dessinateur de BD Philippe Vuillemin…), Delépine et Kervern proposent donc une fable très sérieuse et très absurde sur la condition métaphysique de l’homme, perdu dans un monde où le concept même de réalité n’est pas exempt de tout soupçon.

 

Comédie dramatique de Gustave Kerven et Benoït Delépine avec notamment Gustave Kerven, Benoît Delépine et Velvet.
Film français (2006). Durée : 1h 17mn.


Cédric Chort         
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