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Autour de Kill your Idols de Scott Crary
London Film Festival – Institute of Contemporary Arts  (New York City, 1978.) 

Loin de la pose des minets en cuir du CBGB (Television, Ramones, New York Dolls, Blondie, ce genre de plaisanteries…) une scène souterraine fait table rase des codes établis dont le punk semblait incapable de se détacher, pour créer une musique extrême qualifiée alors de No-Wave, précurseur du mouvement Noise et balise d’une certaine idée du rock indépendant.

Une scène riche, éphémère sans concession et quasi sans public : Teenage Jesus & the Jerks de Lydia Lunch, Suicide, Sonic Youth, Swans, Fœtus, the Gynecologysts, the Contorsions, the Theoreticals Girls de Glenn Branca, DNA de Arto Lindsay constituent les vivants piliers d’une scène dont certains fragments avaient été compilés par Brian Eno sur le disque No New York pour pérenniser cette explosion sonique d’une scène alors quasi sans disque donc sans mémoire, cristallisée à l’époque par des concerts happening dépassant rarement le quart d’heure et laissant la plupart des spectateurs sur le carreau.

A travers des documents d’archive et des entretiens avec les acteurs rescapés de cette scène, Scott Crary au delà d’une description d’entomologiste nostalgique de la scène disparue, dépeint en filigrane un mal plus sourd en la mettant en confrontation avec une certaine scène new-yorkaise actuelle, assez proche formellement sinon héritière du mouvement No-Wave : Liars, Black Dice, voire les Yeah Yeah Yeahs, Gogol Bordello ou ARE Weapons. Au premier abord cette confrontation est assez superficielle, les uns comme les autres refusant cette filiation, mais est prétexte à faire accoucher aux différents protagonistes l’idée qu’ils peuvent se faire de l’activité musicale.

Les Strokes payent d’abord les pots cassés en servant d’archétype caricatural d’une scène new-yorkaise dévoyée, dépeignant malgré eux en négatif ce que peut être un groupe digne de ce nom.

Cette formidable entourloupe médiatique créée de toute pièce - dans laquelle les plus faibles d’entre nous sommes tombés de bon gré - a ainsi vu toutes les maisons de disque, piégées dans un enchaînement dont l’industrie du disque était elle-même la source mais dépassée par son ampleur, partir à la recherche d’un poulain new-yorkais pour profiter de la brèche, signant à tour de bras tout ce qui traînait à cheveux longs dans Manhattan : Geffen prends les Yeah Yeah Yeahs, Universal investit dans the Rapture et Scissor Sisters, BMG choisit Stellastar, EMI croit dans le potentiel commercial de Radio 4, etc…

Répétant des recettes affirmées pour contrôler de l’intérieur la production musicale, New York redevient pour quelques mois à la mode avec tout ce que cela entraîne.

Il serait réducteur de mettre dans le même panier les Liars ou Black Dice, mais on sent bien que si ces groupes sont sortis de l’anonymat c’est aussi grâce à cette hype temporaire entourant New York. On découvre surtout entre les lignes le mépris à l’égard de la notoriété que gardent les No-Wavers cinquantenaires fiers de leur patrimoine élitiste de presque anonymat, le succès de ces groupes étant à leurs yeux presque suspect.

Le mythe qu’ils incarnent désormais a dépassé ce qu’ils sont devenus. Le film tourne alors à une enquête sur la nostalgie ascendante et descendante, parcours à thème quasi-mystique et existentiel sur la vie d’une scène locale, sur au fond les "bonnes" raisons de former un groupe.

La scène de 78 ? Une flopée de groupes sans disque, quasi-inconnu, un paragraphe dans un fanzine local était déjà inespéré et le souci morbide de ces types au bout du rouleau de ne sonner comme personne laissait sur le carreau tous les punks du voisinage : ce n’était même plus de la musique pour beaucoup, là où les punks choquaient la bourgeoisie tout en continuant à jouer du blues quasi-académique, la No-Wave niait avec fracas dans l’incompréhension de ses contemporrains.

Lydia Lunch parle mieux que personne de la nécessite vitale de jouer dans ces groupes, antichambre de la dernière chance, ils ne venaient pas à New York pour réussir mais par désir morbide pour la monstrueuse grosse pomme et ses perversions. Il n’y a donc rien d’étonnant dans leur mépris pour la scène new-yorkaise actuelle : trop molle, conventionnelle, propre sur elle presque fashion. C’est sans doute cela qui les écoeure le plus, que le rock new-yorkais soit devenu une imagerie de magazine dans laquelle ils ont été récupérés, devenus kitch comme dirait Kundera.

On sent cette nostalgie qu’ils ont pour le fourmillement créatif de cette époque, de leur époque. Ceci n’étant pas sans contradiction, la pose de ces groupes faisant partie de leurs prestations, notamment Martin Rev de Suicide incapable de donner une interview sans ses éternelles lunettes noires, uniforme arty comme l’était le blouson noir pour une autre scène.

Alors cette scène est elle un paradis perdu ?

Il ne faut pas se laisser trahir par l’aigreur propre aux nostalgiques. Le coup de projecteur effectué ces dernières années sur la scène new-yorkaise ne la délégitime pas, une scène souterraine vivante existe par ailleurs qu’elle soit révélée ou non au grand public par les medias.

Sonic Youth lui-même est la preuve vivante que l’on peut garder un esprit aventurier relatif tout en ayant signé chez une major ou en passant sur MTV, pour le moins garder une forme de dignité. Ce concept de notoriété est ainsi extrinsèque, étant rarement lié à la proposition créative du groupe mais à une circonstance extérieure comme l’a été la vague new-yorkaise. Un faux problème voire un prétexte, tant qu’on ne courre pas après : là commencent les problèmes comme le résume Thurston Moore.

L’existence de ces scènes locales fourmillantes sans ambition commerciale et dont personne n’entend parler prend réalité dans les propos de Will Oldham à propos de la scène locale actuelle de Louisville : “ I think ultimately people like the music and the social life which goes on in Louisville, that's what it seems like, there's no great ambition to leave town to go somewhere else. You know they think it's great if they do a tour but most of the bands don't. I've always thought it's very exciting. My older brother was in bands, he was in lots of bands, didn't make any records, lots of art punk things. You know, people playing bass with a spoon, sitting down playing instruments." [The Wire]

Qu’elle soit d’avant-garde ou populaire, ces scènes locales (du Tristate ou d’ailleurs, y compris de par chez nous ou à l’autre bout de la planète) ont toujours quelque chose de miraculeux et de fragile dans cet accouchement d’un nouveau mouvement cohérent et riche autour de quelques groupes à la fois dignes, talentueux et un peu dingues.

Elles existent aujourd’hui un peu partout sous différentes formes, la plupart de ces communautés n’ayant qu’une notoriété locale, se mouvant courbées dans l’ombre humide pendant que les popstars paradent droits et fiers en pleine lumière. La No-Wave fut l’un de ces communautés souterraine, sans doute la plus influente de cette époque.

Si le film reste assez modeste dans sa forme (destiné à la télévision câblée spécialisée américaine), sa mise en image du mythe entourant la No-Wave en fait un document rare qui permet de remettre en perspective sans passion l’influence du mouvement mais aussi une certaine idée du rock indépendant encore d’actualité aujourd’hui.

 

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